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Auteur début 2008 du premier volume d’une « autobiophonie » adressée à sa mère (voir notre chronique), Baloji affûte depuis plus de dix ans une plume extrêmement riche – par la construction des rimes, le vocabulaire, et bien entendu le sens. Après trois excellents albums avec le groupe de « rap conscient » liégeois Starflam, Baloji arrête la musique en 2005 avant de recevoir du Congo un courrier de sa mère, perdue de vue depuis 25 ans, qui l’amène à reprendre le micro. « Hôtel Impala » se veut le récit d’une partie de sa vie, entre le Congo et la Belgique. Rencontre avec un artiste qui n’a sans doute pas fini de surprendre.


Ekoué définit le rap de La Rumeur comme « mêlant l’insurrectionnel à l’intime ». A première vue, ton parcours témoignerait plutôt d’un passage de l’insurrectionnel dans Starflam à l’intime dans Hôtel Impala. Comment le ressens-tu ?

Baloji : La définition d’Ekoué est une jolie définition. Mais moi, Hôtel Impala, je le ressens plutôt comme un exercice littéraire, suivant un cheminement, avec un début et une fin, chaque épisode servant à compléter l’autre, avec des ramifications à chaque titre – ce qui est peu répandu dans la musique. Ensuite, intime, oui, parce que tout est basé sur le je, c’est très personnel. Mais insurrectionnel… Je ne suis pas dans ce truc-là…


Mais tu l’as été à une époque.

Oui, bien sûr, je l’ai été. Pour être très honnête, j’ai un problème avec beaucoup d’artistes qui ont des positions « antipolitiques », parce qu’elles ne sont pas cohérentes de A à Z. Pendant les dernières années avec Starflam, j’ai rencontré beaucoup de gens qui étaient sur la scène punk, sur la scène alternative, des altermondialistes, et qui eux m’ont appris énormément de choses sur ce qu’est la vocation politique, jusqu’où tu peux aller, jusqu’à quel point tu peux concrétiser ton mouvement et être cohérent. Et nous, on ne l’était pas. Quand t’es chez EMI, tu n’es pas au bout de ton truc. Keny Arkana n’est pas au bout de son truc : sa démarche n’est pas cohérente, parce qu’il y a des enjeux mercantiles. Assassin n’est pas cohérent non plus. C’est difficile de remettre en cause une société, un système de cette façon.


Et tu en as pris conscience il y a peu de temps ?

Non, ça fait déjà quelques années. Et à côté de ça, il y a une expérience personnelle, récente, qui fait que j’ai pris conscience, par la force des choses, que je me place du côté des privilégiés. Mais putain, je ne m’en serais jamais rendu compte en fait, si je n’avais pas reçu cette lettre de ma mère ! Que mon père m’ait emmené en Belgique, c’est une chance. J’ai énormément d’opportunités ici, et par le fait d’être ici, d’avoir accès à tellement de canaux de connaissances – c’est illimité –, je suis un privilégié. Là, je reviens de Kinshasa, et plus que jamais je l’affirme : je fais partie des privilégiés. Donc effectivement, mon rap conscient et insurrectionnel… je relativise. Parce qu’on parle de pays où les mecs gagnent 10 dollars par mois et le litre d’essence est au même prix qu’ici.


Avec Starflam, dans « Ils ne savent pas », en 2003, tu parlais de ton « instinct de rébellion plein de contradictions »…

Voilà, je suis à fond là-dedans, et je l’étais déjà à l’époque. C’est pour ça qu’avec certaines personnes du groupe, je ne m’entendais pas. Moi, j’étais « un antimondialiste qui bouffe au MacDo ». Je l’assume jusqu’au bout. Et plus que jamais, maintenant, avec le rapport avec l’Afrique, avec le fait d’être ici par accident et qu’en même temps c’est une opportunité énorme, ça permet de relativiser beaucoup de choses.





« Tout ceci ne vous rendra pas le Congo », le titre qui ouvre ton album, se divise en plusieurs parties, la seconde répondant à la première. Dans la première partie, qui parle ?

Un oncle à moi, qui me raconte un fait historique. On a une vision politique, depuis l’Europe, qui est assez étriquée, pour preuve : ça parle d’un génocide des gens de mon ethnie, les Kasaïens, un massacre qui a touché plus de 700 000 personnes en 1991-92, et je n’ai pas été au courant ; je m’y suis intéressé, mais très peu, de loin, juste par le fait qu’ils ont détruit l’hôtel de mon père et que ça a eu des répercussions sur ma vie en Europe. Je raconte donc cette histoire qui m’a bouleversée. Mon oncle me raconte : ses parents ont été expulsés du Katanga, région très riche économiquement – diamants, sous-sols… –, pour des raisons purement ethniques : parce que l’ethnie dont je suis issu, les Kasaïens, sont apparemment très axés sur l’argent, et ce sont eux qui étaient en poste sur toutes les bases financières de la région. Cette expulsion par la violence a fait 700 000 morts. Dix ans après, mon oncle qui a été séparé de ses parents quand il était gamin, entre dans l’armée ; et il me dit : « on a été chasser les forces rebelles dans le Nord Kasaï, et je suis sûr que j’ai tué Lucien, un de mes cousins ; on a abattu les gens de notre village ». C’est l’atrocité de la guerre, c’est la bêtise humaine dans toute sa splendeur – si on peut parler de splendeur.


Tu avais donc toujours des liens avec de la famille au Congo.

Oui, il y a des gens avec lesquels j’étais toujours en rapport. Et là je me dis « putain »… Et je fais une réflexion sur l’état du Congo, sur mon regard à moi, en tant qu’Afropéen, sur un pays que je connais très peu, au final : la dernière fois que j’y ai mis les pieds, c’était en 1986.


Quel rapport entretenais-tu avec le Congo avant que ton histoire ne te revienne par la lettre de ta mère ?

Un rapport culturel, familial – faire l’intermédiaire pour envoyer des lettres, des contacts, mais sans voir l’urgence dans laquelle les gens sont. Je ne me rendais même pas compte de l’ampleur du truc.


Et là, tu as été au Congo pour tourner le clip « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo »…

Pour tourner, et surtout pour donner à ma mère le disque qui a été fini en novembre 2006. Pour moi, c’était important de mettre en images « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo » en dehors du format, en dehors du fait qu’il ne passe pas en radio, etc.


Quand tu as tourné le clip, quelle a été la réception du morceau là-bas ? As-tu eu des discussions avec des Congolais autour de tes textes coup de poing sur la situation politique ?

Il y a une censure très présente – ce dont, étrangement, tu ne te rends pas forcément compte. Les artistes prennent peu de positions par rapport à l’Etat et aux directives mises en place. Je pense que ça les a surpris que moi, en tant qu’outsider, je m’engage sur la situation du pays. J’avais un t-shirt « Nègre de l’Afrique », avec un logo du moboutisme démoli, et là les mecs sont devenus dingues ! Pour eux, c’est de la provoc. Je voulais avoir ces t-shirts, je les ai faits faire, je les ai ramenés. Les mecs se sont dits : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Ca les a choqués. Mais moi, j’estime qu’un pays qui fait six fois la France, qui se fait envahir par ses pays voisins qui arrivent à modifier les frontières – l’Angola a reculé la frontière de plus ou moins 1,5 km parce qu’il y avait une région avec une forte densité de cuivre – on peut le qualifier de « Nègre de l’Afrique ».


Et les gens qu’on voit dans le clip, ils ont adhéré ?

Oui, ils ont adhéré. Et je voulais montrer des gens très fiers. Malgré l’état d’urgence, il y a une certaine dignité. Je vois les mecs qui vont à l’école tous les jours avec leur chemise blanche – quand tu y réfléchis, tu te rends compte qu’ils les lavent tous les jours, à la main. C’est un détail, un cliché peut-être mais… Je voulais ressortir ça, et pas le truc UNICEF à deux balles avec des gamins, qu’on te ressort chaque fois.


Et tu as eu des contacts avec des artistes locaux, envisagé éventuellement des duos ?

Oui, c’est une de mes idées, justement. C’est pour ça qu’on y retourne en octobre. Il y a pas mal d’artistes super forts. En rap notamment, des trucs qui défoncent. Après, il y a 227 mecs qui rappent comme Sefyu, à l’identique !... Ils ont MTV, Trace TV, toutes ces chaînes…


A la fin de « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo », il y a ce prêche, pour le moins ambigu. La religion comme « opium du peuple », c’est un thème que tu as souvent abordé, avec Starflam…

Je reste là-dedans hein ! En fait, ma belle-mère est diacre et elle est mariée avec un pasteur. Mon idée au départ, elle est sur la démo du titre (qu’il faudrait d’ailleurs que je mette sur mon site) : un pasteur récitait des trucs sur Dieu, la valeur de l’argent, pourquoi les gens de l’Eglise demandent une offrande… des baratins quoi ! Et puis je me suis dit que c’est un thème que j’aimerais développer plus en longueur, et je l’ai retiré parce que déjà avec cet album, ils s’en prenaient plein la gueule, si en plus je m’en attaquais à leur religion ! Donc je garde ça pour le prochain disque. La religion est super présente, autour de moi, et au Congo, partout. A Kin, il y a trente chaînes de télé, dont quinze religieuses. Quinze ! Finalement, ce que j’ai fait, c’est que j’ai demandé à un papa de la diaspora congolaise de venir donner une réflexion sur le Congo. Et il a un ton pastoral. Mais son discours n’est pas spécialement religieux. Comment vous l’avez perçu ?


Il y a cette première partie où il évoque la religion comme instrument de conquête coloniale, comme outil de soumission et de domination. Mais il finit par dire qu’on peut l’utiliser comme un instrument de libération, puisqu’il dit : « il va falloir reprendre notre terre, même en gardant la Bible. Car celle-ci nous enseigne l’amour du prochain… »

(Rires) Oui, j’aime bien, ça fait vraiment prof d’école !


C’est ironique ?

Oui, c’est ironique. Mais l’idée principale de son speech, c’est vraiment : ils ont amené une Bible et ils ont pris notre terre. Cet « échange » est la clé de ce qu’il dit.





Et dans le clip, il y a des plans dans une église, notamment un plan où on voit un homme prier avec derrière un tableau représentant ce « Jésus blond » sur lequel tu ironisais dans des morceaux de Starflam.

Oui, on a tourné dans l’église. Ça, pour le coup, c’est un peu chaud. Mauvaise idée ! Mais les mecs étaient tellement gentils : « on peut filmer ? – Oui, bien sûr, allez-y ! ». L’église est magnifique… C’est un clip qu’on a fait en camionnette, à trois, caméra au poing, en s’arrêtant chaque fois qu’on voulait filmer.


Depuis quelques mois, plusieurs artistes évoquent le Congo. En rap, il y a Lalcko, Despo Rutti, Escobar Macson au détour de 2-3 rimes. Qu’est-ce qui fait que, très récemment, la diaspora en parle ?

Oui, un retour à l’identité… J’ai l’impression qu’il y a toute une génération – la génération au-dessus de nous – qui sont revenus de leur Eldorado européen, et qui se rendent compte qu’en tant que noir, tu as du mal à croire à ce que la télé essaie de te balancer sur cette idée de la « minorité visible ». Tu restes toujours une minorité, et tu n’auras jamais les mêmes considérations que des blancs. Mes grands-frères sont actuellement entrain de dire : « ici, on est à bout. On ne sait pas aller plus haut, ni socialement, ni financièrement ». Ici, tu plafonnes. Donc eux sont entrain de retourner. Pour des raisons financières, peut-être, mais au final ça amène des bonnes choses au pays. Un de mes frères y retourne parce qu’ici il ne peut rien faire. Au Congo, tu achètes un terrain pour 3 000, 4 000 euros… Et ça, ça crée un mouvement… Le but au final, c’est qu’on réponde à la fuite des cerveaux, même si les raisons initiales ne sont pas forcément les meilleures. C’est ça qui est important : venir au bled, reconstruire, refaire des choses.


Autour de cette question identitaire justement, dans le morceau qui clôt ton disque, « Nakuenda »…

C’est mon morceau préféré…


… dans la seconde partie, où il y a cette montée en puissance, tu te dis « blanc aux cheveux crépus », « bounty abruti aux rêves inaboutis ».

Je suis réaliste !


Vaut-il mieux être blanc aux cheveux crépus, ou noir aux cheveux lisses ?

Bonne question ! Mais aucune idée (rires). Je n’ai aucune connexion directe avec mon pays natal. Aucune. Sinon des futilités – des insultes, des codes, des références musicales, etc. Mais aucune accroche réelle. Et quand tu m’entends parler, j’ai un vocabulaire… Comme si d’une certaine manière, la seule chose que je porte d’Africain, en étant ici, c’est juste ma couleur.


Dans ce dernier morceau, il y a cette montée en puissance, d’une grande violence. A première écoute, c’est assez surprenant, car si l’album est rempli de tension, il est globalement « calme ». Là, la voix et la musique saturent, et tes mots s’emballent. Pourquoi ?

Je voulais un final. La saturation amène un truc spontané, local, typique. Je voulais un texte où je déverse. Je voulais… cracher.


Justement, comment t’es-tu senti quand le disque a été terminé ? Soulagé ? Ou est-ce un disque que tu as pensé comme une trace, comme quelque chose que tu laisserais à ta descendance… ?

Ah non, je ne l’ai absolument pas fait pour eux. J’ai arrêté la musique en 2003, et je n’avais absolument pas envie de faire un nouveau disque. Je n’avais même rien à dire. Et si j’avais un truc à dire, je ne savais pas comment le dire et pourquoi le dire. Je pense qu’il y avait de la frustration de ma part aussi : passer des milliards d’heures sur mes rimes pour qu’au final les gens les écoutent à peine, ou ne les calculent pas… J’ai vraiment eu le sentiment que les gens passaient à côté. J’ai complètement arrêté la musique, pendant deux ans et demi. Ce disque, je l’ai vraiment fait pour répondre à ma mère. Et puis il y a des éléments importants qui sont arrivés. Quand j’ai eu ma mère en ligne, elle m’a dit « je t’ai vu à la télé, sur MCM Afrique. On m’a dit que tu faisais de la musique, je t’ai tout de suite reconnu, j’ai toujours su que tu ferais ça : ton père m’avait dit qu’il t’emmenait au pays de Marvin Gaye ». Après m’avoir dit ça, j’hallucine un peu… C’est une métaphore, le sens de la formule comme on peut avoir dans le rap… Je suis arrivé en 1981 avec mon père, je vivais à Ostende, et effectivement Marvin Gaye vivait au même endroit. C’était un point de départ intéressant. Et ensuite j’ai découvert ce morceau de Marvin Gaye qui termine l’album, et putain c’est prophétique ! « I’m going home to see my mother, I’m going home to see my dear old dad »… J’ai pris ce morceau comme s’il avait été fait pour moi. Et je me suis rendu compte qu’il y a un truc terrible à travers la musique, c’est que tu peux raconter un truc très personnel, et ça peut toucher 1 000 autres personnes, même 25 ans après que le morceau a été créé. Et là, j’ai eu l’idée de faire l’album, de construire le disque comme un cheminement, et je savais que je finirai avec ce morceau. C’est une bande originale : chaque morceau est une photographie de moments précis. J’avais d’ailleurs 25 morceaux, et il a fallu que je taille. Les dernières années ne sont pas dans le disque – pas de place.


Comment as-tu écrit cet album ? T’es-tu mis dans des dispositions différentes qu’avec Starflam ? Par exemple écrivais-tu sur la musique… ?

Oui, tout sur la musique. En fait, au départ, j’avais un challenge, que j’ai abandonné après quelques morceaux : c’était d’essayer d’écrire dans l’état d’esprit dans lequel j’étais à l’époque que je narre dans chaque morceau. « Le reste du monde », je voulais l’écrire comme un gamin, avec un vocabulaire de gamin, un phrasé de gamin. Qu’à la limite, il n’y ait que le premier et le dernier morceau qui soient vraiment ce que moi je suis. Et que pour tous les autres, chaque morceau soit en phase avec l’étape que je décris. Mais c’est dur. J’ai tenu pour les premiers morceaux : « Entre les lignes », « Le reste du monde », où j’ai su tenir ce côté juvénile. « De l’autre côté de la mer » est par contre très actuel, comme « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo », « Hôtel Impala » et « Nakuenda ». Le reste, ce sont des photographies. Comme si je voulais avoir les vêtements d’époque.


Et concernant le choix des chœurs, des refrains, c’est la même idée qui t’a guidé : avoir un type de chant sur telle époque ?

Oui, à nouveau, je voulais une voix différente sur chaque morceau. Mais il y a un moment, quand tu enregistres 25 titres, tu n’arrives plus à trouver ! Mais c’était l’idée. Je voulais même un producteur différent par titre, je voulais un truc super dense. C’est un album que j’ai fait tout seul. Avant, j’avais toujours bossé avec DJ Mig One, le beat maker de Starflam, et je n’ai jamais touché à la prod, donc il y avait tellement de paramètres à gérer qu’il fallait que j’aille à l’essentiel.


Tu connaissais tous les choristes ?

Non, il y en a plein que j’ai découverts. La rencontre principale, c’est Didier Likeng, qui est choriste sur le morceau « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo ». Lui, il a inventé une sorte de hard gospel, il a une chorale camerounaise, gospel, pseudo-punk. Et il me suit sur tout le projet : sur scène, il est avec moi… c’est mon petit papa quoi. Les chœurs étaient très importants, parce que j’ai écrit pour ma mère.





Justement, comment ta mère l’a reçu ?

Là, on va sur un terrain dangereux… Ça s’est juste très mal passé.


Pourquoi ?

C’est ce qu’on disait tout à l’heure : « un blanc aux cheveux crépus »… Ce disque, et ce bouquin (puisqu’avec Pablo Gonzalez qui a fait la pochette, on a fait un livre de 45 pages, non commercialisé, pour ma mère), ce sont des cadeaux d’occidental, d’Européen. Ce n’est pas ça qu’elle attend.


Qu’est-ce qu’elle attend ?

Je suis son fils aîné, elle est veuve, j’ai cinq demi-frères et sœurs, et ils sont dans l’urgence… Ils attendent autre chose. Donc… C’était déplacé.


Et ça a changé ta manière d’appréhender les morceaux ?

Non, parce que maintenant, je les exécute, je ne les vis plus… Enfin, si, je les vis… Mais je prends une distance. Mais en tout cas, je veux vraiment que ça marche pour elle. C’est quelque chose de nouveau pour moi : je suis prêt à me battre, je ne lâche rien. Ce n’est pas juste pour moi. Et ça, je ne l’avais pas avant.


Le morceau « Repris de justesse » traite de ton vécu de sans-papiers. Comment ta situation s’est-elle réglée ?

Je dis dans le morceau que ma copine est venue me chercher au centre, et j’ai pu me sortir de là. Elle s’est portée garante : il faut quelqu’un qui prenne tout en charge, qui paie les frais, qui fasse office de parent. Et après, ça a pris encore 6-7 mois avant que j’ai les papiers belges.


Quel statut avais-tu, avant d’être clandestin ?

En fait, on avait un statut qui est super courant : tu as une carte d’étudiant, renouvelable tous les 12 mois. Et moi, vu que j’avais arrêté en 1996, en 1999 on m’a dit non. Et du coup, c’est un cercle vicieux. Parce que sans papier, tu n’as plus droit à l’aide sociale ; quand tu fais tes formalités pour l’aide sociale, ça se termine toujours par « votre carte d’identité ». A chaque fois. Je me souviens, je priais pour qu’on ne retourne pas la carte, pour qu’on ne voie pas la date de validité.


Y a-t-il des mouvements de solidarité importants pour les sans-papiers en Belgique ?

Oui, mais moi je faisais partie de ceux qui étaient orgueilleux et qui n’en avaient rien à foutre. Je vivais mon histoire, et j’étais trop fier pour aller dans ces trucs. D’ailleurs, même dans Starflam, j’en parle très peu, parce que c’est un truc que j’avais du mal à digérer. Le disque n’a pas un côté thérapeutique, parce que je parle essentiellement de choses que j’ai déjà digérées. Et au moment où je les vivais, je ne pouvais pas écrire dessus. Je sortais « Survivant », le deuxième album de Starflam, en 2001, j’étais encore sans-papiers. J’étais dedans. Je ne pouvais pas écrire sur les centres fermés.


Tu as passé combien de temps dans un centre ?

Je suis resté 45 jours. Ça s’apparente à une cellule, sauf que ça n’en a pas le nom, avec des matons qui n’en ont pas le nom ; on est quatre, et chacun a sa date de départ ; et les dates ne sont pas respectées, exprès. Ca a pour but d’être dissuasif, pour que tous les autres qui sont dans l’illégalité viennent en centre, qu’ils se rendent. J’ai eu beaucoup de chance. Même la plupart des mecs de Starflam n’étaient pas au courant, personne ne savait, on est venu me chercher et boum ! C’est là que tu te rends compte comment tout a de la valeur. Comment ce système que tu critiques, putain il a une valeur ! Tu te rends compte à quel point tu tiens à cette vie. Quand tu arrives à des situations fondamentales, tu ne peux plus être dans les discours à deux balles d’Assassin. Je ne peux plus me retrouver là-dedans.


propos recueillis par PJ et AD à Lyon le 28.02.2008
mise en ligne : 30.04.2008




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