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Originaire de Lomé (Togo), Elom Kossi alias Elom 20ce rappe depuis une dizaine d'années. Après plusieurs projets collectifs, il sort en 2010 un premier EP, intitulé « Légitime défense », puis son premier album, « Analgezik », en mars 2012 : comme un cheminement, de la réponse face à la violence à l'élimination de la douleur. Il sera donc question ici de maux et de remèdes, c'est-à-dire de bourreaux et de résistances. Ces résistances linguistiques, culturelles, spirituelles, artistiques et politiques, pour autant d'objectifs à atteindre : un néo-colonialisme à abattre, des espaces libres à inventer, un panafricanisme à réinventer.


Sur ton album, un refrain dit : « On reprend le flambeau comme des vrais Asrafo ». Peux-tu expliquer le nom de votre label, Asrafo Records ?

Elom  20ce : Pour le label, on voulait un nom assez fédérateur, parce qu'on est panafricains. Asrafo est un terme employé au Ghana et au Togo, même si la dénomination change parfois : c'est surtout au Ghana qu'on dit Asrafo, alors qu'au Togo, c'est Ablafo. Il y a d'ailleurs un groupe de percussionnistes et de cuivre qui s'appelle Ablafo, et qui joue tous les cuivres sur l'album à l'exception du sax sur le titre « Autopsie d'une Nation chapitre 1 », joué par Nathalie Ahadji.

Asrafo veut dire guerrier, en éwé. Mais il ne désigne pas juste un guerrier armé : l'Asrafo est aussi un guerrier mystique. La mythologie dit que quand tu as affaire à eux, ils te lancent des incantations, au point que tu t'enterres tout seul. Il ne reste plus que ta tête à la surface, et ils te la coupent.

Aujourd'hui, les Asrafo existent toujours, mais ils n'assurent plus la sécurité. Celle-ci relève des services de sécurité officiels. Les Asrafo ont davantage gardé le côté mystique. Dans certains villages, ils sont toujours là, ils protègent, ils conseillent. En Afrique, nous avons copié le système sécuritaire de l'Occident : système de police, gendarme, militaire, hérité de la France. Mais est-ce qu'on ne pourrait pas plutôt puiser dans notre propre culture pour avoir un appareil sécuritaire plus effectif et moins répressif ? Dans les populations aujourd'hui, les Asrafo sont entourés de mythes, et ils suscitent crainte et respect. C'est comme les Zangbéto (« homme de la nuit » en traduction littérale). Ceux-ci sont les gardiens de la nuit et assurent la sécurité quand la nuit tombe. Ils sont toujours effectifs dans certains villages au Togo et même certains quartiers de Cotonou (Bénin). Le caractère sacré, mystique qui les entoure impose un certain respect. Ce n'est pas seulement une question de loi, agent de l'ordre, justice. Les Asrafo, les Zangbeto, ce n'est pas comme la police que tu peux corrompre facilement.

C'est lors des événements de 1990 au Togo que j'ai vraiment entendu parler des Asrafo. On disait que quand les Asrafo rencontraient les militaires, ils lançaient des incantations - je ne l'ai pas vu de mes propres yeux, mais on le dit - pour les faire s'enterrer, et que les tirs des balles ne leur faisaient rien. Donc quand tu dis Asrafo, il y a non seulement le côté fédérateur, panafricain et mystique, mais ça évoque aussi l'opposition, à l'appareil répressif : se dire Asrafo, c'est se dire antisystème. Et effectivement, nous avons une vision revendicative, vindicative du rap.


En France, lorsqu'est évoqué le néo-colonialisme français en Afrique, on met surtout en avant les aspects économiques, politiques, militaires. Moins souvent les aspects culturels, si ce n'est à travers le terme de « francophonie ».

Ils ont pourtant une importance énorme. Le système éducatif fait qu'on parle davantage le français que nos langues maternelles. À mon époque, surtout à l'école primaire, dans les années 1980-1990, il était interdit de parler les langues vernaculaires à l'école (j'imagine que cela continue encore aujourd'hui). Quand tu les parlais, on te mettait « le signal » au cou. Le « signal » dans mon école, était un collier avec un os de je ne sais quel animal comme pendentif. Et quand tu gardes le signal jusqu'au lundi prochain, on te tape au mât lors du rassemblement hebdomadaire devant tous les autres élèves de l'établissement scolaire.


Dans un livre écrit en 1986, Décoloniser l'esprit, l'écrivain kényan Ngugi wa Thiong'o décrit la même pratique dans les écoles du Kenya anglais des années 1950. Pratique qui semble être née en France contre les langues bretonne et corse à partir de la fin du 19e siècle, puis avoir circulé dans les empires coloniaux.

C'est directement pour te faire rejeter ta langue. Moi, j'ai eu la chance qu'à la maison, il y avait les langues vernaculaires, et que j'étais un peu rebelle face à l'interdiction de les parler. Je peux donc parler et comprendre. Mais j'ai des potes qui ne parlaient que le français à la maison, comme à l'école, et ils ne comprennent pas nos langues. Parce que les parents disent qu'il faut bien parler français. Et ils ont raison d'un côté, dans la mesure où le système est de telle sorte que si tu veux avoir un bon emploi, il faut parler la langue du colon. Donc les parents, ce n'est pas forcément parce qu'ils ne veulent pas qu'on comprenne nos langues : ils se disent que maîtriser la langue du colon, c'est un gage d'un bel avenir, d'un bon emploi, d'une belle vie.

Moi, à la maison, mes parents ont essayé, quand les cousins venaient pendant les vacances, d'instaurer le français. Mais ça n'a pas marché : il y en avait qui faisait tellement de fautes de français que cela entrainait des querelles : quand un faisait une faute, on riait... et jusqu'à présent, il y a des surnoms liés à ces fautes qui sont restés. Donc les parents ont vu que ça créait plus de problèmes à la maison, et ils ont laissé tomber. Mais jusqu'à présent, au Togo, quand tu parles français et que tu fais des fautes, on se fout de toi. Alors que ce n'est pas notre première langue.

On nous a demandé de renier nos langues. Mais dans nos langues, il y a des choses vraiment fortes, qu'on dit sans s'en rendre compte. Par exemple, quand on dit « j'ai faim », en éwé ça veut dire littéralement « le ventre me tue ». L'image est super forte, super profonde. Moi, mon nom, c'est Elom, « Dieu m'aime ». Alors quand on te dit que le nègre ne connaissait pas Dieu, que c'est le missionnaire, prêtre blanc qui l'a évangélisé et lui a fait découvrir la divinité, c'est faux. Kossi, ça veut dire garçon natif du dimanche. Nos noms vont du lundi au dimanche : ça veut dire que nos grands-parents connaissaient les 7 jours de la semaine. Le calendrier était déjà là avant que les blancs n'arrivent.

Rejeter nos langues, c'est rejeter ce qu'il y a de profond dans nos cultures. Et quand je dis culture, je parle d'un tout : quand tu comprends la langue, quand tu comprends certains mots et certaines expressions, tu vois que ce n'est pas que culturel ou religieux, c'est un tout, c'est un mélange. En Afrique, tout ce qui est culturel est religieux. La plupart des fêtes, il y a du religieux dedans. Donc le fait de rejeter la langue, c'est rejeter ce qui est culturel, c'est rejeter ce qui est religieux, et finalement ce qui te relie à l'Afrique.

Mais sans te mentir, je ne peux pas compter dans ma langue maternelle, pas après 29. C'est le « peau noire masque blanc », qui parfois est vécu difficilement. Dans la mesure où tu ne maîtrises pas ta propre culture, et qu'on ne maîtrise pas totalement la culture de l'autre non plus. Moi, à un moment, plus jeune, je me défrisais les cheveux. C'est la vérité. Si tu regardes mes cheveux, il y a un côté qui a été brûlé. Je le faisais de manière innocente, pas forcément pour ressembler aux blancs, mais parce que j'en avais envie. Quand j'ai vu le film « Malcolm X » de Spike Lee, ça m'a réveillé. T'as vu la scène où il se défrisait et qu'au moment de se rincer, et il y avait une coupure d'eau ? Il était obligé de plonger sa tête dans le WC. Cette séquence m'a fait prendre conscience du fait que même innocemment je rejetais ce que je suis, et depuis, plus de produit pour me brûler le cuir chevelu. Ça fait près de 10 ans déjà.


Comment s'explique ton choix de rapper en français ?

Il y a des rappeurs qui rappent en langues vernaculaires. Ils ne sont pas beaucoup. Moi, je rappe en français parce que je veux que mon propos soit compris au-delà de mes frontières. Rapper en éwé, c'est bien, mais ça reste dans les frontières, même si la langue est parlée au Ghana et au Bénin. Il y a un rappeur ghanéen qui rappe en éwé, par exemple, mais ce n'est pas la langue principale du pays. Il fait d'ailleurs des concerts au Togo. Mais du point de vue de la diffusion, si tu rappes en éwé, peu de personnes te comprennent. Je veux que mon propos touche plus de personnes. Je ne parle pas qu'à mon peuple. Malheureusement, la langue de Molière a plus d'envergure que la mienne. Je l'utilise donc pour faire passer le message. Je mets parfois quelques mots de ma langue vernaculaire dans mes textes, notamment d'argot, pour que ce soit plus chaleureux. Et parce que ça correspond à ma manière de parler.





Tu vis aujourd'hui au Ghana, ancienne colonie anglaise. La distinction entre pays francophones et anglophones est-elle ressentie fortement ?

Oui et non. Sur le plan politique, la distinction est forte. Ils ont hérité du système anglophone et de tout ce qui va avec sur le plan politique. Culturellement, la distinction est moins ressentie, même si il est très rare d'entendre la musique togolaise à la radio ou à la télé, ou dans un bar au Ghana. Ça montre que si on est des peuples frères, au niveau culturel, ça manque de partage. Je pense qu'au niveau des traditions, il y a autant d'éléments qui rassemblent davantage les peuples à travers les pays. Un effort reste à faire sur le plan des échanges culturels de manière formelle. Sur le plan informel, les échanges sont quotidiens. Quelle famille au Togo n'a pas de parents au Ghana ? Ma grand-mère va souvent au Ghana, et même au Bénin, pour aller célébrer des mariages ou prendre part à des funérailles...

Moi, quand je suis allé au Ghana, c'était principalement pour perfectionner mon anglais. Quand j'y allais je ne me suis pas rendu compte de l'atout que j'avais en parlant éwé. Mais c'est quand tu es sur le terrain que tu vois que sur quatre ou cinq personnes, au moins un comprend l'éwé. Mais c'est bizarre de voir des gens qui vont vers leurs frères pour aller acquérir la langue du colon. Il y a plein de Gabonais, plein d'Ivoiriens qui vont au Ghana pour leurs études, pour venir apprendre la langue du colon anglais. Il y a aussi des anglophones qui vont au Togo ou dans d'autres pays francophones pour apprendre le français. Mais en général, les Ghanéens et les anglophones en général sont moins intéressés par le français. Parce que, entre les langues mêmes des colons, il y a une autre forme de suprématie et ça c'est un autre sujet !


Dans « Africa is not dead », vous décrivez des pratiques et des soirées villageoises. Un de tes couplets fait : « Quand la nuit tombe sur nos terres, le sol crache le feu, au milieu de fagots de bois, et invite le peuple, qui observe le patriarche greffer la sagesse aux cervelles à travers des contes et des vers, bref des proverbes lyricaux, techniques chirurgicales sur rythmique lyricale... Vu des cimes, le peuple assis dessine un cercle, un oeil dont la rétine constitue le feu fixant le ciel ». À la fin de ton album, il y a aussi un documentaire audio sur les campagnes togolaises. Quel est ton propre rapport au monde rural ?

Je pense qu'aujourd'hui il y a deux Afriques. Sans entrer dans les différenciations entre États, parmi les Africains, il y a ceux qui vivent dans les villages, et ceux qui vivent dans les villes. Même si ça peut paraître cliché, dans les villages, on a su préserver un lien par rapport à la nature, par rapport au culturel au sens large. Dans les villes, c'est hyper différent. Mais ça dépend de ton niveau social. Ceux qui sont aisés, dans les villes, la plupart vont dans les écoles françaises, où la scolarité coûte plus cher, et sont plus acculturés. Au Ghana, c'est pareil dans les british schools, où tu ne parles qu'en anglais. Et le lien avec les racines est perdu.

J'ai des potes qui ont grandi au village. Ils disent des choses qui me font rire, souvent, par rapport à tout ce qui est mystérieux, légende, mystique. En ville, on n'y croit pas trop. Mais eux sont à fond dans le truc : faut pas faire ci, faut pas faire ça, en fonction de tel ou tel paramètre, au risque de mourir, de se faire foudroyer, de devenir paralysé, etc. Il y a encore tout cet imaginaire, qui a une réalité dans la vie des gens. La ville, c'est s'occidentaliser, ressembler aux blancs, faire comme les blancs. Au village, ils veulent parfois tendre vers ça, mais c'est plus compliqué parce qu'il n'y a pas les infrastructures, pas les écoles qu'il faut, et ça travaille la terre et puis voilà.

Mais sans mentir, je n'ai pas d'attaches au village. Aujourd'hui, je commence à faire ce retour, petit à petit. Déjà, en allant souvent dans les villages. Kpalimé, par exemple, c'est une ville assez touristique au Togo, mais je trouve que c'est une ville qui a su garder l'aspect traditionnel, et un côté « moderne ». J'ai aussi des potes qui vivent en montagne. Eux, c'est des rastas. Ils en ont marre du système, de Lomé, de cette pression. J'y suis allé plusieurs fois. C'est bien. Mais il n'y a pas l'eau du robinet, ni l'électricité dans certains villages, et je ne pense pas que je peux rester là-bas très longtemps. Je suis trop habitué à la ville, et il ne faut pas se mentir à soi-même, ce serait très difficile de rentrer au village pour nous qui avons grandi en ville.

Mais je pense qu'il est important de recréer le lien avec nos racines. Une des manières, c'est de se réapproprier des choses dans notre culture, dans nos villages, progressivement. L'un de nos projets actuels s'appelle « La feuille et le papier ». On invite d'une part des personnes qui peuvent venir nous parler de nos plantes, la pharmacopée africaine, et d'autre part on mène des réflexions sur des livres qui selon nous sont importants à s'approprier pour l'émancipation de notre peuple. Aujourd'hui la jeunesse (celle des villes surtout) s'intéresse de moins en moins aux vertus de nos plantes, et ce sont des laboratoires pharmaceutiques occidentaux qui viennent s'y intéresser. Dès que t'as un malaise tu te précipites à la pharmacie, alors que dans ton jardin, il y a peut être une plante qui a poussé de manière sauvage et qui pourrait te soulager sans même que tu aies à dépenser un seul centime. Je me souviens, enfant, quand on tombait malade, il y avait des décoctions très amères, qu'on n'aimait pas du tout, mais qu'on nous préparait quand tu avais la malaria, les maux de ventre par exemple. C'est quand la maladie persistait que tu allais à l'hôpital et à la pharmacie, qui coûtent plus cher. La citronnelle, avant on en prenait le matin, mais on n'en connaissait pas les vertus, on ne se rendait pas compte de tout ce que cette plante infusée dans le thé du matin nous apportait. Il y a des choses qu'on oublie, qu'on délaisse. L'idée est donc de faire ce retour, mais on ne refuse pas les bouquins. « La feuille et le papier. »

L'aliénation culturelle a atteint déjà un certain niveau, donc faire le retour, il ne faut pas se blaguer, ça ne va pas être facile. Mais nous n'avons pas le choix. C'est soit cela, soit se laisser par la machine broyer...





Dans « Éléments », le titre qui ouvre ton disque, tu fais : « Dans ma bouche, trop de crocs longs, contre les ex-colons qui contrôlent nos trônes ». En France, on a parfois l'impression que parler de néo-colonialisme, c'est dévoiler des liens occultes et obscurs, des complots. Alors qu'en réalité, même s'il y a des choses dissimulées, le néo-colonialisme est juste une réalité froide, objective, évidente. Au Togo ou au Ghana, dans ton entourage, est-ce que l'idée que les ex-métropoles coloniales poursuivent leur domination est une évidence partagée ?

Je pense que c'est une évidence partagée. Je vais te raconter un truc : je suis allé en Tanzanie, et j'étais avec un chauffeur de taxi à Dar-es-Salam. Souvent, quand je rencontre d'autres Africains, j'aime bien avoir leur point de vue sur certains sujets comme le panafricanisme, le néo-colonialisme, etc. Avec le chauffeur, on parlait, on parlait, et puis il me dit : « la France, c'est des truands. Regarde ce qu'ils ont foutu au Rwanda, etc. » Le gars, c'est un chauffeur, mais il comprend à sa manière la géopolitique et ses travers. Pareil, j'ai rencontré des vieux au Togo qui te disent « si le Togo est dans cet état, c'est à cause de la France »... ceci pour te dire qu'en Afrique le néo-colonialisme est ressenti par le citoyen lambda !

Mais la profondeur de la compréhension est variable. Si tu leur demandes concrètement pourquoi et comment, ils ne vont pas forcément pouvoir t'expliquer comme quelqu'un qui peut t'expliquer le franc CFA, les accords de défense, de coopération, etc. Mais voilà, tout le monde sait que lors de la présidentielle togolaise de 2003 je crois, Chirac a appelé Eyadéma pour lui dire « félicitations, on va pouvoir continuer à travailler ensemble », avant même que les résultats officiels ne soient proclamés. Tu n'as pas besoin de faire de grandes études pour comprendre ça : si t'es meurtri dans ta chair à cause du régime en place, tu vois bien d'où vient le problème. Maintenant, est-ce que conscientisation va avec action ? Beaucoup en parlent, mais en réalité, les gens sont fatigués, ils n'y croient plus. Même quand tu en parles, on te dit : « Tu en parles, mais tu vas changer quoi ? Tu vas rien changer ! Ils sont plus forts que nous. Qu'est-ce qu'on va faire face aux militaires ? Face à un système si bien enraciné ? ».

J'ai envie de retourner la chose : la conscientisation et l'action, c'est au niveau de l'Europe aussi qu'elles doivent se faire. Ceux qui en France ou en Europe disent « on s'en fout, c'est pas notre problème... », ils ne se rendent pas compte... C'est ce que je disais la dernière fois à des élèves français dans un lycée : le Français lambda, il s'en fout un peu, il dit « c'est des trucs d'Africains ». Mais il ne se rend pas compte que la haine ne fait parfois pas de différence. Quand on kidnappe des Français, c'est pas le fils de Sarkozy, un fils de diplomate ou forcément quelqu'un issu de la classe dirigeante française. C'est peut-être le Français qui ne sait pas ce qui se passe, un pauvre touriste, un pauvre humanitaire qu'on arrête et qu'on rançonne. Mais c'est sur vous, cette haine-là, c'est sur vous que ça tombe. Il y a des personnes qui ont compris l'Occident, et qui disent : il y a un rapport de forces, et nous, tout ce qu'on a, c'est poser des actions pour se faire remarquer, notamment la prise d'otages. Donc voilà, sans rentrer dans le détail de ces faits, qui sont complexes, il y a matière à réflexion.


Dans « La mèche », le refrain dit : « Ils ont vendu la mèche, pour que ma bougie ne s'allume pas / Ils ont vendu leur âme au diable ». Ce thème des bougies revient à plusieurs reprises dans ton disque.

En vérité, c'est toi qui me le fais remarquer. De mon point de vue, l'album est assez sombre, et ça me ressemble. Mais c'est peut-être parce que je suis en quête de lumière. J'évoque aussi les bougies dans un morceau qui traite d'une page sombre de l'histoire contemporaine du Togo : le 25 janvier 1993. On sait tous que dans les années 1990, dans la plupart des pays africains, on a parlé de multipartisme, on a parlé de démocratie, etc. Au Togo, le 25 janvier 1993, la communauté internationale était là, représentée par l'Allemagne, la France, etc. Les populations se sont dit que c'était le moment adéquat pour pouvoir marcher pacifiquement contre le régime, des bougies à la main. On a tiré dans le tas. Plein de gens sont morts. « Fréau jardin », le lieu de la tuerie, ils en ont fait quoi aujourd'hui ? Un terrain de jeu. Ceux qui ont commis ces crimes ne sont pas punis, et le gouvernement y construit des toboggans et des terrains de basket. Voilà, les gens viendront jouer et c'est fini.

Aujourd'hui, on parle de comité vérité justice réconciliation. Bon, il y a quelques révélations, des gens viennent parler, mais on ne sait pas si c'est de bonne ou de mauvaise foi. Ces comités ont été créés par qui ? On parle des exemples de l'Afrique du Sud, du Maroc, du Libéria, mais ce qu'on oublie de dire, c'est que dans ces pays, il y a eu changement de système. Au Togo, les mêmes bourreaux sont là, et disent qu'ils prônent la réconciliation... il y a comme un problème quelque part...


Dans « Éléments », tu lances : « Regarde nos chefs d'État, tous pendus... à mes lèvres ». Pour ces morceaux qui attaquent frontalement le régime, notamment en parlant des massacres qu'il a commis, est-ce qu'une diffusion large est envisageable au Togo ?

Sincèrement, aujourd'hui, je ne m'attends plus à être largement diffusé ou pas. Parce que je pense que c'est niqué à la base. L'idée pour nous, c'est de créer nos propres canaux de diffusion. Maintenant, si tel journaliste publie, s'il le joue, c'est bien. « Ainsi soit-il », où je parle entre autres du 25 janvier 1993, les gens l'ont beaucoup joué, et ça m'a étonné. Après, je ne sais pas s'ils saisissent toute la portée de certaines phases. Mais voilà, aujourd'hui j'ai joué ma partition, le reste, l'avenir le dira.





À propos de ces références à des faits historiques dans mes morceaux, moi, j'ai appris des choses par le rap, et je pense que c'est un bon canal pour partager nos idées. Quand j'écoute Dead Prez qui parle des manifestations, de comment Fred Hampton et d'autres sont morts, c'est super important, parce je suis sûr qu'on n'en parle pas dans les universités et les grands médias. Il faut qu'on se crée des cadres d'échange, nos propres canaux de diffusion. C'est ce qu'on essaie de faire, avec un projet qui s'appelle Arctivism : entendre par là, l'engagement sociopolitique porté par l'art. Chaque trimestre, on s'offre nous-mêmes un cadre, où on projette un documentaire sur un personnage africain qui selon nous mérite d'être connu. Tout cela dans un cadre convivial, ça discute, chante, rappe, déclame, peint, danse, etc. C'est gratuit, et les gens viennent. On n'attend plus qu'on vienne nous inviter pour des concerts. Il faut créer des alternatives pour faire passer le message.

Quand on a balancé le morceau « 5 octobre 1990 », à notre étonnement, on a nous a invités sur des chaînes radio pour qu'on dise pourquoi on a traité ce thème, etc. On a dit clairement qu'on veut en parler parce que ce n'est pas enseigné, et susciter le débat pour que les langues se délient, simplement, déjà, pour connaître notre histoire. Le 5 octobre 1990, c'est selon moi une date charnière pour l'avènement de la démocratie au Togo. Moi, je l'ai vécu. J'étais à l'école, on est venus nous chercher, on disait de faire le signe V de victoire à certains endroits, mais pas devant les militaires. Et on voyait des corps étendus sur la route. C'était horrible. C'est l'image que je garde. Des gens sont tombés, dans le camp du pouvoir comme dans le camp des opposants. Qu'on nous dise ce qui s'est passé. On ne peut pas construire le pays sans en parler.

Il y a des références historiques dans « Autopsie d'une Nation » chapitres 1 et 2. J'en parle parce qu'il y a beaucoup de choses occultées, que les jeunes doivent savoir afin d'appréhender sereinement l'avenir. Moi, je suis de la génération 1980, et j'ai eu la chance d'avoir grandi dans un cercle où il y avait beaucoup de débats politiques. Mais ceux qui sont nés dans les années 1990, qui sont nés sur les braises de cette époque, je ne crois pas qu'ils savent grand-chose de notre histoire. Quand on nous enseigne l'histoire de notre pays à l'école, on dit que Sylvanus Olympio a été assassiné en 1963, mais on ne nous dit pas par qui et comment. C'est blanc. Et cette amnésie est gardée pour tous les événements tragiques qui ont suivi.



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