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Il y a cette phrase dans « Le prix de ma conscience » : « Ce qui circoncit le cheval se trouve dans son ventre ».

C'est un proverbe. Je crois que l'expression française qui correspond le mieux, c'est « l'expérience est la meilleure conseillère ». C'est aussi pour dire que ce qui peut te bonifier se trouve en toi-même. Ma grand-mère me disait souvent ça, quand je faisais des bêtises, mais à l'époque je ne comprenais pas, je ne demandais pas, on était pudique. C'était pour dire : « On te dit d'arrêter, tu ne veux pas entendre. Mais ce qui va t'arrêter se trouve en toi. »

J'ai donné « La circoncision du cheval » comme titre à un spectacle, financé par le Centre culturel français (CCF) à Lomé. Je voulais un titre assez promotionnel. Des gens ont pensé que ça parlerait peut être de sexe. Et il y a eu un public massif. Tout au long du concert, ce que je disais à travers ce titre, c'était que le système porte les germes de sa propre destruction : ils vont s'entre bouffer tôt ou tard. Mais je tournais autour de la thématique de la circoncision, entre les morceaux : « maintenant, le cheval est prêt », « Il vient d'arriver au CCF », « On aiguise le couteau... », etc. Finalement, il n'y a pas eu de cheval. Il y a des gars qui étaient déçus, ils croyaient vraiment qu'il y aurait un cheval ! Je ne sais pas s'ils se prenaient au jeu ou quoi... mais à la fin, ils ont compris le message. Le retour a été super positif. Après le premier, des gens en ont entendu parler et sont revenus. Les salles étaient pleines, quasiment. Je devais faire quatre concerts, mais j'en ai fait que deux, parce que le CCF m'a demandé d'arrêter. Ils ne m'ont pas dit pourquoi, mais c'était évident. En faire deux, c'était déjà bon. Il nous faut trouver des espaces propres à nous afin de nous exprimer librement. Le rapport de forces est vraiment inégal, donc il faut se créer nos propres moyens.





Dans ce spectacle, « La circoncision du cheval », j'étais avec des musiciens sur scène, et je jouais les morceaux avec une orchestration différente de celle de l'album. On garde les grosses caisses et la basse, mais on l'habille différemment, avec les musiciens. Je voulais quelque chose d'assez acoustique : pianistes, trompettistes, calebasses. J'ai laissé les musiciens me proposer des choses, jazzy, rock, et je me suis laissé aller avec eux. Moi, je ne sais pas lire de musique, donc quand ils me proposent et que la mélodie me plait, ok, on le fait. J'ai envie de réaliser le mieux possible la fusion entre la voix et la musique, pour que mon flow ait la meilleure musicalité possible. Je pense l'avoir réussi sur « Guerre sans gloire », notamment dans le deuxième couplet. Et j'ai envie de pousser vers ça. Et j'aimerais faire un autre projet comme « La circoncision du cheval », en invitant des musiciens pour rentrer dans leur délire, parce que ce spectacle était une super belle expérience.


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Tu apparais masqué ou avec le visage peint en blanc dans des clips et des teasers, et on trouve également un visage sculpté en pochette de ton disque.

Oui, la pochette de l'album est une sculpture, un visage de femme sculpté. Parce que c'est un album que je dédie à ma mère. Je ne sais pas ce qu'il en est pour l'Europe, mais en Afrique en général, la crise a fait que les femmes ont joué un rôle important dans les foyers. Avec les programmes du Fonds monétaire international (FMI), les plans d'ajustement structurels, beaucoup d'hommes ont perdu leur emploi, et ce sont les femmes, dans le milieu informel, qui se sont débrouillées pour que les foyers puissent survivre. Mais cet effort fait qu'on n'a pas pu profiter de nos mères. Du moins c'est mon cas, et celui de beaucoup de gens de mon entourage. Nos mères sont des amazones, des guerrières. La vie pour elles en Afrique est vraiment difficile. C'est ce qui explique ce visage un peu éteint.





Dans le teaser de l'album, on voit une jeune fille, simple, sans artifice. Parce qu'on fait quelque chose qui nous ressemble. On y voit des outils rudimentaires. Cela explique nos moyens d'actions rudimentaires, nos studios d'enregistrement, etc. Et pour faire ce travail, il faut être assez fort. On commence donc par des tractions. Le rap engagé est un art dangereux, il faut être physiquement et psychologiquement fort. Et on voit des têtes privées de visage. C'est un peu cette recherche de soi. Et le chiffre 8 apparaît deux fois : 8/8, comme les 16 tracks sur le CD. Le 8, c'est l'infini, et le cycle, deux notions qui m'intéressent beaucoup.

Concernant le masque en bois, c'est pour expliquer d'une part la gueule de bois au sens premier : saoulé par la vie. D'autre part c'est pour valoriser la culture des masques en Afrique. Dans le clip « Ainsi soit-il », y a deux masques, un d'Afrique occidentale (du Nigéria), et un de l'Afrique centrale (du Gabon). Ça veut dire qu'un mec de l'Afrique centrale qui connaît sa culture, quand il le voit, il sait que ça vient de chez lui. Donc moi, Togolais, je me vois un peu comme un Gabonais, comme un Nigérian. Je m'identifie à toutes ces personnes.

Le gars qui fait ces masques, c'est un gars auprès de qui j'apprends beaucoup. C'est quelqu'un d'assez simple, mais de supérieurement cultivé. J'apprends plein de choses avec lui, des choses qu'on ne m'a pas enseignées à l'école. Il m'a par exemple expliqué que le le bois utilisé pour faire la sculpture qui a servi de pochette à l'album est un bois très difficile à éteindre quand il est utilisé pour faire le feu. C'est pour montrer la longévité du travail qu'on fait, comme le 8 couché qui représente l'infini. C'est quelqu'un qui me donne des idées. Des fois, tu viens le visiter et t'as pas envie de repartir parce que le mec te sort des trucs super profonds.





Dans « Autopsie d'une Nation chapitre 1 », tu dis : « Ma grand-mère raconte que seule la gencive comprend les problèmes de la dent ».

C'est pour dire : il faut vivre un problème pour pouvoir le comprendre. Quand on dit certaines choses, on nous taxe d'opposants, d'être contre le système. Mais c'est parce que nous vivons certaines choses que nous éprouvons de l'aversion au système. Eux ne savent pas, ne comprennent pas, parce qu'ils n'ont pas les mêmes problèmes. Donc c'est la gencive qui comprend les problèmes de la dent. Ce n'est pas juste du rap engagé : c'est juste que tu vis des réalités, et à un moment, soit tu es acteur, soit tu es spectateur. C'est tout.


Il y a des références religieuses dans des textes, des citations de la Bible, et plus généralement on sent un rapport fort à la religiosité. Même si votre histoire est très différente, puisque lui a grandi en Europe, le rappeur belge/congolais Baloji a un rejet violent de la religion chrétienne comme importation coloniale, il parle de « Jésus blond » prié par les Noirs, etc.

Moi, je suis spirituel. Mais sur le plan religieux, je me cherche. À la base, je suis catholique, chrétien. On m'a donné à la naissance le prénom de Venceslas, et j'ai repris mes deux prénoms dans mon nom d'artiste, Elom Vince (20ce). J'ai été baptisé à trois ans, et je ne savais rien à l'époque. J'ai rejeté à un moment tout ce qui est religion chrétienne, j'étais rebelle par rapport à tout ça, et j'ai entre temps voulu devenir musulman. Mais après, ça ne me convenait pas. Donc je suis revenu à mes racines.

J'ai grandi dans un environnement de syncrétisme religieux. J'aime beaucoup parler de ma grand-mère, parce que c'est une dame qui m'a beaucoup influencé. Elle est toujours vivante, et souvent, quand je ne vais pas bien, je vais la voir, elle me sort toujours des phases. Je lui ai posé la question une fois à propos d'une fête traditionnelle, liée à la moisson (Yêkê-yêkê), qu'elle célébrait : « qu'est-ce que tu fais ? Tu fais partie de la légion de Marie, et dès qu'il y a Yêkê-yêkê, tu cours au village... ». Elle m'a dit : la Vierge Marie, dans notre propre culture, ça représente en quelque sorte le côté féminin de Dieu. Elle m'a expliqué que le terme éwé veut dire 2, et qu'il renvoie aussi à la manière dont on conçoit Dieu : Dieu n'est pas homme, Dieu n'est pas femme, Dieu n'est pas un être, mais une fusion de deux entités. Et que le fait qu'elle soit catholique ne doit pas l'empêcher de se couper de ses racines, de ses ancêtres, de sa culture, etc.

Je pense que quand tu suis l'histoire, surtout de l'Afrique, il y a beaucoup de choses qui peuvent te pousser à rejeter la religion chrétienne, qu'elle soit catholique ou protestante. Quand tu y penses, tu te dis : ils nous ont niqués. Mais moi, je me dis chrétien parce que je trouve que Jésus Christ, c'est un révolutionnaire. Dans la mesure où le type disait des choses qui allaient contre le pouvoir. Il est venu bousculer des acquis. Je n'ai pas étudié ni fait des recherches approfondies, mais il y a des principes comme « aime ton frère comme toi-même », des principes simples, de la vie, qui sont dans notre propre culture, et que je retrouve dans le christianisme. Après je reconnais que le christianisme a été instrumentalisé, politisé, tout comme aujourd'hui l'islam l'est. Quand je cite la Bible et que je dis « Nous sommes la lumière du monde a en croire Mathieu 5, verset 14 mais où est passée la force ? », c'est parce que le verset me parle profondément : si le monde est dans cet état, est-ce-la faute des animaux, des arbres ? Le monde n'est il pas à l'image de l'Homme ? Et pourtant nous sommes appelés à être la lumière du monde. Assumons notre rôle...

Mais le jour où je serai prêt, je veux dire prêt mentalement, à mettre un pied dans un temple vaudou, là je pourrais dire que j'ai rejeté ces choses-là. Je puise du positif dans toutes les religions. En réalité, je me cherche toujours... Parce que quoi qu'on en dise, il y a autour de nos croyances un côté mystique qui fait un peu peur... Je ne dis pas qu'il n'y a que des choses négatives. Par exemple, les scarifications. Lors des scarifications, quand on t'initie, on te prépare, on te protège - il y a une certaine immunité qu'on te donne. Aujourd'hui, on refuse de plus en plus ce genre de pratique, parce qu'on le trouve pas joli, etc., mais ce sont des choses qui ont du sens. J'étais malade, je souffrais de quoi je ne sais même plus. J'ai été traité à l'hôpital sans succès. Ma grand-mère a proposé qu'on m'emmène au village. Moi je ne voulais pas y aller. Parce que à l'époque, je voyais toutes ces pratiques comme sataniques. C'est ce qu'on m'a dit au catéchisme. J'y suis allé jusqu'à la première communion. Après, j'ai fait l'école buissonnière, les samedi matins et les mercredi soirs. La réalité c'est que notre culture a été diabolisée, et cela reste vif dans les mentalités. Surtout pour nous qui avons grandi en ville.

Une autre fois, et ça à cause de la sinusite, j'ai encore été sollicité pour aller voir un vieux qui traitait toutes sortes de maladies à base de plantes, etc. J'étais dans une phase de ma vie où j'expérimentais un peu de tout. Je suis allé par pure curiosité. Le vieux m'a donné des explications assez rationnelles de sa médecine. Il m'a expliqué comment les Africains se soignaient avant l'arrivée des Blancs. Les scarifications par exemple. Il m'a montré une poudre, à base d'écorces, de feuilles séchées et pillés, mélangé des fois avec venin de serpent, etc. Et m'a dit qu'elle sert à prévenir les morsures de serpents. Cette poudre sera ensuite mise dans la lésion effectuée sur une partie du corps. Les scarifications sont comme des vaccins. On t'injecte le produit à une dose non élevée pour que ton corps s'y habitue. Chaque poudre a sa spécificité, etc. J'ai appris plein de choses avec lui. Après, il y a tout le côté rituel du genre « Ali Baba » devant la caverne, qui avant de dire « sésame ouvre toi » fait tout un rituel, un peu pour bluffer. Mais c'est sérieux. Ce sont des connaissances qu'on ne donne pas à n'importe qui. Lui me disait qu'il sait parmi ses enfants à qui il va léguer son savoir pour en faire un bon usage. Ce que je me dis, c'est que dans tout ça, quel que soit ton choix, il faut pouvoir expliquer ce choix. Moi, j'ai des tantes qui sont des prêtresses vaudous, et des fois j'ai l'impression aussi qu'elles sont prisonnières de quelque chose. C'est de cela que je me méfie : l'emprisonnement !

Il y a de la science dans notre culture, mais on ne nous l'explique souvent pas par des moyens rationnels. C'est dommage. Un ami qui a été initié récemment m'a sorti une phase qui me fait toujours réfléchir : le temps, c'est l'oeuf-terre qui roule sur un bout de bâton. Va un peu réfléchir là-dessus ! J'aime bien ces trucs. Mais je ne maîtrise pas totalement ces choses-là, et je ne veux pas rentrer à fond dedans sans le maîtriser, car je risque d'en sortir brisé. Il y a du vrai là-dedans. Ce n'est pas du jeu, c'est plus profond que ça.

Voilà. Je cite la Bible, le Coran, mais je cite également des proverbes de chez moi. Quand je lis des proverbes dans la Bible, ou des passages du Coran, je trouve des choses qui m'édifient. Comme je peux écouter ma grand-mère qui m'édifie.


Dans « L'orage approche », qui clôt ton disque, tu rappes : « Nous sommes les damnés de la terre, abonnés aux sanctuaires et aux beaux cimetières, c'est le Tiers-Monde ». Tu as parlé à plusieurs reprises de panafricanisme. Le sujet est revenu récemment à l'ordre du jour avec le cinquantenaire de la mort de Frantz Fanon. Tu vis au Ghana qui en a été un des moteurs dans les années 1950-1960.

Mon carburant, actuellement, c'est le panafricanisme, même si ça ne ressort pas énormément dans le disque. Africa Must Unite de Kwame Nkrumah a donné toutes les raisons possibles dès les années 1960 pour qu'on aille vers le panafricanisme. Quand tu vois le rapport de forces dans le monde, on n'a même plus le choix. Sylvanus Olympio ne voulait pas d'une armée pour le Togo nouvellement « indépendant » : y avait-il un risque véritable pour que le Togo entre en conflit avec ses voisins ou d'autres pays africains ? Et s'il doit combattre l'Occident, est ce qu'il a les moyens de le faire ? Il fallait donc une police, une gendarmerie, un corps pour sécuriser le territoire, mais pas une armée à l'occidentale. Et il fallait une défense commune à l'échelle de l'Afrique. À l'époque, les gens le critiquaient. Aujourd'hui, ceux qui réfléchissent sur la question disent qu'il avait raison. La plupart de nos armées en Afrique aujourd'hui sont des armées de parade, mal formées, mal payés etc. Je ne parle pas des officiers qui sortent des grandes écoles occidentales.

S'il y a une guerre demain, si demain un fasciste prend le pouvoir en Europe et décide de recoloniser l'Afrique au sens premier du terme, qu'est-ce qu'on peut faire ? On ne pourra rien faire ! On n'est même pas capable de gérer nos rebellions. Car souvent ces rebellions sont financées de l'extérieur. Le rapport de force devient inégal. Et les États n'arrivent pas à assurer la sécurité de leurs citoyens. À part l'Afrique du Sud je crois, aucun autre pays africain ne produit des armes. Donc le jour où ceux qui nous vendent des armes n'en vendront plus, c'est fini.

Kadhafi, c'était celui qui au niveau de l'Union africaine parlait le plus d'une stratégie de défense commune en Afrique. Ça fait bizarre de voir que c'est lui qu'on a sauté. Je ne dis pas que c'est un saint, loin de là, mais... Il faut qu'on soit objectifs. Kadhafi a investi en Afrique. Quand on concevait la pochette pour Rock the mic volume 2 avec des photos des dictateurs africains, il y a eu un très gros débat autour de Kadhafi : fallait-il l'ajouter ou pas ? Finalement, on l'a gardé...





Le panafricanisme est selon moi l'une des voies concrètes pour sortir l'Afrique de sa léthargie. Ça ne va pas être facile. Tous ceux qui auraient pu ont été tués, et des gens comme Sékou Touré et Kwame N'krumah sont rentrés dans une parano par rapport au système impérialiste. Mais le panafricanisme est d'actualité. Il faut réfléchir à une nouvelle stratégie pour le fonder. Je pense que c'est possible. Au Ghana, aujourd'hui, c'est plus que là : il y a des comités, des organisations qui existent. On a mis en place un festival, Africa Must Unite, en 2011. Nous allons organiser une deuxième édition en 2012, où on fera notamment participer des personnes d'autres pays qui partagent la même idéologie. Notamment le centre IDEE, l'Institut de développement et d'échanges endogènes, qui est dirigé par le premier sociologue africain agrégé, qui développe une université alternative. Ils enseignent ce qu'on n'enseigne pas dans les universités classiques et que tout digne fils et fille d'Afrique doit savoir.


propos recueillis par PJ le 10.12.2011
mise en ligne : 27.03.2012




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