Arrivés en France il y a bientôt quatre ans pour enregistrer un premier album déjà très mûr,
les Algérois d'Intik jouent une musique entre reggae, ragga, rap et parfois raï, en arabe et français.
Quatre mois après la sortie de leur excellent deuxième album "La victoire",
Intik donnait un concert à Alençon. Occasion pour nous de discuter avec le porte parole du groupe
Youcef Seddas, auteur-compositeur, et de parler entre autres de sa musique, de son histoire,
et surtout de son pays, l'Algérie. Rencontre avec ce chanteur engagé, homme posé, intelligent,
qui pourrait donner des leçons à plus d'un rappeur d'ici.
Pour commencer, peux-tu présenter ton groupe Intik ?
Youcef Seddas : Cinq lettres : I.N.T.I.K (rires). Intik c'est un groupe
algérois, on a débuté entre 1989 et 1990 : c'était après les évènements
qui se sont passés en Algérie en octobre 1988, c'était le ras-le-bol
du peuple, qui est sorti dans la rue pour crier non à l'oppression.
Nous on était jeunes, on devait avoir 13 ou 14 ans, on s'est retrouvés
dans la foule à manifester sans vraiment savoir pourquoi , c'était
"youpi l'école est finie !", pour nous c'était la fête. On était jeunes.
Les militaires sont sortis et ont commencé à tirer sur tout le monde,
et c'est à partir de là qu'il y a eu ce déclic. D'abord un déclic
de conscience, et après chacun de nous avait des qualités artistiques,
on etait attirés l'un envers l'autre comme l'aimant par le fer.
On s'est dit : y'a du rap français, du rap américain, y'a moyen
de faire du rap algérien. C'est chanté en français, parce que,
faut le souligner, la société algérienne est francophone, faut
pas oublier l'histoire qu'il y a eu entre l'Algérie et la France.
C'est donc chanté en francais, mais c'est pensé en algérien.
Vous êtes arrivés en France il y a trois ans je crois...
Youcef Seddas : Il y a presque quatre ans : on est arrivés en 1998, invités
par Imhotep, le producteur d'IAM, "l'architecte musical" comme ils disent.
Il avait écouté des maquettes qu'on avait envoyées ici à des potes.
C'était lors de la programmation du festival "Logique Hip-Hop" (festival hip-hop
marseillais, ndlr). Il a dit à l'organisateur
"il me faut ce groupe, même s'il est je ne sais pas où, il me le faut".
Et voilà il nous a contacté, et l'aventure a commencé ici, en France.
Sur "Va le dire à ta mère" il y a quatre ans,
tu disais "On est comme des oiseaux en cage qui ne peuvent plus voler" ;
aujourd'hui, dans "Khalini", tu dis "La cage est entrouverte,
j'en profite pour m'envoler" : c'est ta venue en France qui a changé ça ?
Youcef Seddas : Oui c'est ça, j'ai la possiblité de chanter. J'ai 27 ans, j'ai vécu
23 ans de ma vie en Algérie. Je sais que même si je reste 10 ans ici
je vais repartir là-bas. Mes souvenirs, mes premières cicatrices, mon premier amour,
tous mes repères sont là-bas ; j'ai des repères ici, mon petit
monde, tranquille, mais je suis de passage, je profite de l'occasion. Disons
que la censure en France est moins visible qu'en Algérie, et nous on ne peut
être en aucun cas une menace pour le gouvernement français. On utilise la
France comme passerelle... enfin je n'aime pas dire "utiliser" la France,
on ne l'utilise pas, disons que c'est un moyen. C'est un paradoxe mais
c'est comme ça : venir ici pour passer le message là-bas.
Et le message passe-t-il ? Etes-vous distribués en Algérie ?
Youcef Seddas : Oui mais pas officiellement. Aucun distributeur n'accepte
d'acheter un album pareil, par peur de perdre sa licence, d'aller en prison...
J'espère, comme on dit avec l'aide de Dieu, si ça marche de pouvoir ouvrir
inch'Allah "Intik Productions", qui servira de passerelle pour les groupes
là-bas parce qu'il y en a beaucoup en ce moment. Ca me fait chier parce
que je suis impuissant pour tout le mouvement hip-hop qu'il y a là-bas.
Je leur ai envoyé des sons, de la musique, mais je n'ai pas les moyens
de les produire, et donc j'espère qu'avec le temps je pourrai offrir d'avantage.
Vous pouviez jouer votre musique facilement en Algérie ?
Youcef Seddas : Non c'était dur. On est un groupe qualifié comme
"politiquement non-correct", donc on subit la censure : pas de passage télé,
pas de radio, pas de scènes. Là-bas l'Etat a le monopole, tout est étatique ;
t'as pas des organismes qui s'occupent de programmer des concerts. Tout passe
par le ministère de la culture. J'ai une grande gueule et ça leur plait pas.
Donc on a compris que c'était pas ce circuit là qu'il fallait prendre, et
qu'il fallait passer à l'auto-production, se produire n'importe où, même
si c'est devant 20 ou 30 personnes. On louait des salles en disant que
c'était un anniversaire à fêter, et après c'était micro-ouvert, tout
le monde pouvait monter et participer, c'était du underground. Et après
c'est le phénomène boule de neige. Ca commence par les proches et la
famille : c'est important parce que dans un pays qui se déchire, avec
tous les problèmes politiques, c'est dur pour une mère d'accepter et
d'approuver ce que fait son fils, en sachant que l'insécurité rôde.
Donc au début, de la part de nos parents, c'était un non catégorique.
On a continué à le faire en cachette parce que c'était dans le sang,
et au bout de 2-3 ans, en 93-94, nos parents ont vu qu'on n'avait pas
lâché le morceau. On ne pouvait pas cacher ça éternellement : tu sors
par le balcon, tu sautes dans le jardin (rires) ; tu peux pas toujours
mettre un oreiller à ta place. Quand ils ont écouté ce qu'on faisait,
c'était plus "non" mais c'était "faites attention". Quelque part on avait
gagné le soutien moral de nos parents. Et après c'est l'effet boule de neige,
c'est les amis, les gars du quartier, et après de bouche à oreille...