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On a souvent l'impression que les textes sont déclamés plus que chantés, qu'il s'agit d'une sorte de conversation directe avec l'auditeur.

Djamal : Maintenant j'essaie de réfléchir à qui je m'adresse quand je fais un morceau. Mais avant ça je fais pas très attention à qui je m'adresse, j'essaie d'éviter le "je", parce que ça me semble réducteur, même si parfois c'est représentatif de ton expérience mais ça me semble réducteur, j'essaie de l'éviter. Du coup j'emploie trop le "il", forcément (rires). Mais oui c'est assez scandé, j'aime bien les trucs parlés. "Le dormeur du Val", ça me plaît, ça me parle, c'est un truc que j'aime beaucoup. C'est pour ça aussi que je me suis senti proche de Saul Williams. Le slam ça me touche, mais je ne suis pas à donf, le côté juste poésie machin c'est pas non plus mon truc, à l'arrivée je préfère les trucs plus 18ème, 19ème, ça me fait plus triper la poésie. Mais j'aime ça, je suis concerné par le truc, ça me parle le fait de parler.

Djamal Et en ce qui concerne le chant comme je te l'ai dit je me mouille pas trop, je fais gaffe, je délire plus quand c'est pas enregistré que quand je l'enregistre. Et y'a d'autres fois où ça ne s'entend pas trop mais c'est complexe, par exemple "Deux", y'a plein de notes, c'est (en insistant sur les notes) "il fallait s'en douter, avec l'aide de ceux, d'une poignée d'entre eux...". Et toutes les notes elles sont différentes, ce qui fait que ça n'apparaît pas mais c'est un merdier sans nom. En plus ça s'oublie les notes, après tu fais (en accélérant, sur un ton monocorde) : "il fallait s'en douter, avec l'aide de ceux, nananana". Teu teu teu, y'a tout le monde qui te dit non. Et puis quand tu montes et tu descends tu tombes sur des notes de guitare, comme je disais tout à l'heure, et si t'es pas pile dans le truc ça s'entend. Quand c'est bon ça fait une harmo, c'est clean, et quand ça le fait pas t'entends "cric", ça grince des dents (sourire).

Y'a des morceaux où j'ai galéré franchement, j'ai travaillé pour de vrai, j'ai sué vraiment. "Deux", j'ai sué ; et c'est pour ça aussi que j'ai pas une voix claire, super limpide ; si j'ai une voix voilée, c'est aussi pour ça. C'était plus facile pour moi de le sussurer avec les bonnes notes, que de le faire (avec une grosse voix) "il fallait s'en douter". Alors qu'aujourd'hui je peux le faire comme ça avec le travail qu'il y a eu en répète. Avant si tu m'avais dit "sur scène comment tu vas le faire ?", je t'aurais dit "je le fais dans un coin, tu me vois pas", et j'aurais fait (en chuchotant) "il fallait s'en douter". Alors qu'aujourd'hui sur scène, c'est un peu comme "Les singes", c'est micro pied et j'essaie d'ouvrir un petit peu (en tapant sur sa poitrine).

J'écrivais comme un égoïste, ils venaient avec l'instru, "vous êtes content, vous kiffez ? ok on écoute, mortel na na nin", je montais et je redescendais. On parlait d'émotions, de sentiments, de couleurs lorsqu'on écoutait l'instru "tain c'est violet ça, c'est violet-jaune" (rires), enfin des trucs super bizarres, mais tu peux parler de ça, si tu te le permets tu peux le faire, parler d'émotions, de sentiments,...

"Khol" par exemple, lorsqu'on écoutait l'instru on disait "putain il pleut, t'es chez toi, t'es derrière le carreau, tu regardes dehors et c'est déformé par la pluie"... c'est con comme description, mais pourtant c'est ça qu'on avait tous dans l'oreille en écoutant l'instru. Et j'essaie tant bien que mal de trouver l'exemple, la traduction qu'il faut, pour traduire les émotions et les sentiments qu'on a ressenti à l'écoute du truc.

C'est étrange mais dans "Télescope" je te jure que je voyais la Terre de loin quand j'écoutais la musique (chantant le début de l'instru), je vois un truc qui va super vite et d'un coup pchouuuuu. Je le sens, et j'ai eu la confirmation j'étais pas le seul à le sentir, parce que Denis et Farid le sentaient au moins eux aussi. Donc voilà on essaie de faire ça, et pour aller plus loin, on a poussé le vice jusqu'au morceau qui s'appelle "Moi, émois", qui est une espèce de poème, c'est un duo entre Denis et moi, voix et sitar.

Faut savoir que dans la musique indienne chaque raga correspond à une humeur : nostalgique, attente de l'être aimé, des trucs comme ça, ou vengeance, tout ce que tu veux, tout un panel. Chaque humeur, donc chaque raga correspond à un moment de la journée, et évidemment qu'on ne joue le raga qu'au bon moment de la journée, donc à certaines heures, qui sont efficaces avec ce qu'il se passe sur la Terre entière, et les ondes et machin, et puis toute la mythologie et la théologie de l'Inde, rama krishna. Y'a ce côté là qui a pesé vachement dans In Vivo, dans le choix des titres, et le fait de parler en émotion et tout ça.

Donc dans "Moi, émois", on a poussé le vice jusqu'à poser le morceau à l'heure où il fallait, dans la direction où il fallait, etc etc, pour vraiment être en adéquation avec ce qu'il se passait. Si t'utilises des armes et que tu ne les utilises pas correctement, il se passe des trucs à la con, et il y a tout une dimension dont on n'a pas parlé et qui me concerne vraiment beaucoup c'est la spiritualité, l'ésotérisme, et ce genre de connaissances. Pour moi ça compte beaucoup, les heures de la journée, la nuit, et machin et machin. Je sais pertinemment que je suis une tête de con quand c'est la pleine lune (rires), j'en ai bien conscience, je m'en suis rendu compte avec le temps. J'ai aussi un petit frère, qui a probablement votre âge, et qui a plongé dedans encore plus que moi parce que je lui ai filé le virus, et que lui il avait pas le rap pour ça donc il est resté avec le virus de l'ésotérisme. Dans la famille en tout cas pour nous c'est super important, ça veut dire plein de choses, et c'est aussi tout ça qu'on pouvait retrouver dans Kabal, c'est aussi le sens de Kabal, c'est tout ce chapitre là dont on parle peu et qui compte beaucoup et qui change pas mal de données en fait.

Si tu poses un soir de pleine lune et bah faudra utiliser des armes qui sont différentes, même si ça paraît super futile, même si parfois t'en n'as rien à foutre, ça fonctionne c'est sûr, moi j'en suis sûr. Pour avoir regardé un calendrier, les évènements qui se passaient dans ma vie, dans celle des autres et tout ça, voir les cycles de lune et machin, plus le frangin qui étudiait tout, y'a pas de doutes quoi. Maintenant t'as le droit de douter, t'as le droit de te dire que y'a pas une source d'eau pure au milieu de la mer rouge, de l'eau claire, pas salée. C'était écrit dans le Coran ça. Cousteau il a douté, il s'est pointé avec son bateau, il a plongé, et effectivement il y a une source d'eau pure au fond de la mer rouge. Donc tu peux douter, on s'en fout. Tu vois je m'en fous si le fer à cheval il porte bonheur parce que ça portait bonheur à une époque de trouver du métal dans la terre. On parlait des animistes, des gens qui se font des scarifications, qui se protègent avec des gri-gri, ou tout simplement de la lettre de ta petite copine que tu gardes sur toi, ou la photo de ton fils qui te porte bonheur, tu vois. Y'en a qui sont à la patte de lapin, et bah nous on n'en était à se dire "c'est à 21 heures qu'on fait le morceau parce que les planètes, etc etc". Et j'assume à fond, encore plus.



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