C'est un peu la transition qu'on ressent entre Kabal et In Vivo...
Dans "Le dormeur du val" sur l'album de Kabal, tu avais cette phrase marquante :
"Je ne vis plus". Et aujourd'hui tu es "in vivo"...
Djamal : "Le dormeur du val", ça représentait vraiment ce qui se passait ; et aujourd'hui,
y'a plusieurs aspects, mais en général, dans In Vivo, j'ai vraiment envie qu'on soit
considérés, en tout cas en ce qui concerne le militantisme et l'implication des textes,
considérés comme des relais, et pas comme des détenteurs d'informations, ça me paraît
fondamental dans mon placement.
Souvent, on vient me dire : "Ouais, comment vous faîtes pour faire ça ?, qui c'est qu'on
doit contacter pour ?, etc etc..." : je trouve ça super intéressant, mais j'ai pas
envie de tirer les trucs à moi. En vérité sur ce truc là j'suis transparent ; si tu
me parles de la double-peine qu'est-ce que je vais te répéter ? Ce que le MIB m'a dit.
Rien d'autre. Moi j'indique : va là, va là-bas, va là-bas. Et je trouve ça plus intéressant
que de dire "moi j'ai été à telle manif, moi...", je ne veux rien entendre. Fabe,
je le trouve très intelligent dans ses lyrics parce que, justement, il dit rien de
ce qu'il fait vraiment, de son implication dans les tierquars, dans les manifs,
par rapport au MIB etc, il en parle très peu, et pourtant il est vraiment actif.
Donc voilà, c'est ceux qui en parlent le moins qui en mangent le plus...
On en parle un petit peu moins, on en fait plus, et pour continuer à développer un petit
peu l'esprit d'In Vivo et comment on voit la chose, on avait beaucoup envie de se coller
avec une association caritative, quelle qu'elle soit, avec un bon fonctionnement,
une bonne cause. Evidemment en tête de liste on avait le MIB, parce que pour nous
c'est vraiment le genre de gars qui vont à Marseille sortir les gars du bateau et
les remettre sur le quai pour pas qu'ils repartent, donc c'est vraiment quelque chose
de bien. On avait envie de, j'sais pas... de leur filer un pourcentage, enfin y'a 10 000
arrangements possibles sur les ventes de disque... et en fin de compte on s'est dit non,
on va rien faire du tout. On va vendre notre disque, et si jamais on a des sous,
on va fermer notre gueule et puis aller au MIB. Pour schématiser, on trouve ça plus
intéressant de leur offrir un ordinateur ou de leur payer un mois de téléphone plutôt
que de dire "ouais soutenez le MIB, achetez l'album, ils touchent 1%", ça c'est pitoyable,
juste pitoyable.
Je pense que l'implication est au niveau personnel ; y'a un truc qui regarde la musique,
c'est le rêve et c'est ton implication en tant qu'artiste, auteur dans la musique et ce
que tu veux en faire passer, donc positionnement en tant que relais. Je trouve ça intéressant,
c'est bien. Et puis j'ai pas envie d'être que là-dedans. J'aime beaucoup les enfants,
j'aime l'amour, j'aime aimer, j'aime qu'on m'aime, j'suis triste quand on m'aime pas,
je reste qu'un bonhomme, et puis voilà, il faut parler de tout.
Dans Kabal, on parlait de "Masquarade", d'"Hostile", d'"Apache" etc, des morceaux comme
ça qui tapaient dans tous les sens. In Vivo c'est pas Kabal, c'est une partie de Kabal,
c'est moi qui ne suis plus dans ce contexte-là. D' il est dans son contexte maintenant
aussi. Donc maintenant je pense que ça va être assez facile de pouvoir décomposer
l'addition Kabal, de dire : bon voilà, y'a Toty qui fait son label, j'écoute ce que
fait Toty tout seul, j'écoute ce que fait D' tout seul, j'écoute ce que fait Djamal,
et je comprends pourquoi Kabal c'était cette addition de trucs-là. On va piger bientôt.
Dans In Vivo j'ai vraiment vraiment envie de me dire que, oui parfois c'est triste,
souvent t'en chies, mais j'ai vraiment pas envie que dans ma musique, ou dans la musique
que j'écoute moi en tant qu'auditeur, il n'y ait que de la merde, que du noir, que
du pessimiste. Ca correspond à une partie de ma vie, et je ne la renie pas : au contraire,
je l'aime beaucoup, j'ai appris beaucoup et je suis très content d'avoir vécu ce que
j'ai vécu ; mais aujourd'hui j'aspire à autre chose, et c'est pas pour ça que mes
convictions changent : c'est pas parce que t'es bien au soleil que tu penses plus
que les sans-papiers n'ont pas de papiers ou qu'ils se font taper dessus par les CRS
à Saint-Bernard. Ca existe toujours, mais faut pas occulter le bon, et je pense que
dans In Vivo c'est très important, on essaie de mettre en avant un bol d'air. Les gars,
faîtes-vous plaisir un petit peu, on a vraiment envie de ça. Et d'un autre côté
maintenant quand le contexte s'y prêtera, on fera des trucs qui seront complètement
noirs avec des capuches et 20 mecs qui gueulent dans une cave : ça ouais, bien-sûr...
mais c'est contextuel.
Et puis dans Kabal on avait une démarche qui était très indépendante, mais cette fois
dans In Vivo pour moi le contexte est complètement différent, j'ai signé avec une maison
de disques. C'est complètement différent : avec Kabal on autoproduisait et on signait
une licence ; quand tu signes une licence ça veut dire que la maison de disques
s'occupe de distribuer ton disque et de le fabriquer ; lorsque tu signes un contrat
comme j'ai signé avec Sony, c'est un contrat d'artiste, qui dit que la maison de
disques te donne de la promo, te donne des sous pour la production du truc, le fabrique,
et le distribue. Alors que quand t'es tout seul en licence il faut que tu le produises tout seul etc...
Avec Farid et Denis, on s'est retrouvé à faire In Vivo, on avait juste un huit-pistes,
on pouvait rien faire. On ne pouvait vraiment aboutir à rien du tout, donc on était à poil,
on recommençait à zéro : on fait nos maquettes sur huit-pistes, on négocie un budget,
on fait des meilleures maquettes, etc. Tout ça pour dire que par rapport à la politique
de Kabal et celle de In Vivo, j'suis pas fou. Je sais que le fait de mettre en avant les
bonnes choses, et de ne pas faire des morceaux complètement fermés avec des oeillères
et être complètement head-banging et super méchant, c'est ce qui a permis qu'In Vivo
se fasse signer dans une maison de disques. Et moi je savais pertinemment en écrivant
les morceaux que j'étais pas en train de faire des morceaux... c'était pas des "Apache"
ou des machins comme ça que j'allais mettre dans In Vivo... non, je voulais vraiment
être plus subtil que ça, aller plus loin.
Je sais que c'est une maison de disques, j'en ai très conscience et je sais aussi que
In Vivo c'est un produit, et je sais aussi qu'ils en parlent comme d'un produit, comme
d'un steak haché, c'est de la musique mais je sais qu'on l'a fait comme ça, dans ce
contexte là. Je pense qu'il faut jouer le jeu pour de vrai : Sony Music c'est Sony Music,
c'est la World Company, c'est des associations avec des fabriquants d'armes.
C'est bon, je suis au top sur l'affaire. Mais bon, j'ai bien remarqué que même
dans Kabal on était dans un paradoxe : le paradoxe de dire qu'on était anti-capitaliste,
qu'on voulait l'amour entre les gens, anti-préjugés machin nanana, qu'on voulait pas
saigner les gens pour leur prendre leur argent, et qu'on faisait de la musique pour
la musique etc etc. Mais que tu sois en licence chez Media 7 ou en artiste chez Sony,
de toute façon ton disque il est vendu, de toute façon tu te vends en concert, t'es
quand même dans un système pognon ; quoi qu'il arrive t'es en train de parler d'un
produit à un moment, à moins que tu fasses ton artiste dans ta tour de Babel,
"j'entends rien, je vois rien, j'écris des textes mais je les jette par la fenêtre,
et vous, gens du peuple, vous faîtes des commerces avec".
Je pense qu'il y a vraiment beaucoup de choses qui se passent correctement pour ça,
évidemment le site internet, le réseau internet, votre site, et puis d'autres sites...
Y'a aussi des communautés, très peu, 4 ou 5 en Europe, qui sont là depuis mai 68.
Elles ont perduré et elles vivent en autarcie vraiment, c'est-à-dire qu'elle sont
dans des régions désertifiées comme l'Auvergne ; mais c'est pas des trucs qui sont
pas cultivables, c'est pas la Somalie, c'est juste qu'il n'y a pas d'habitants ; ils
sont là, ils ont construit des bâtiments pour les adultes, pour les adolescents,
pour les enfants, une ferme, des champs, de quoi faire à bouffer, etc : ils vivent
en autarcie. Ces gens-là ils demandent rien à personne, ils ont leur radio,
un petit groupe de pensée, des philosophes, des gens qui leur rendent visite etc,
ça oui, vraiment, c'est pas une situation paradoxale ; ça c'est un truc que tu vis
entièrement, t'es pas dans le capitalisme, t'es en dehors pour de vrai.
Si je me mets à faire un freestyle, je vais pas te le facturer en sortant, c'est sûr...
mais ça c'est parce que c'est entre nous. Maintenant, si demain je fais un freestyle
et que t'es pas acontresens.com mais que t'es NRV ou Skyzobe, bah je préfererai te
le facturer parce que tu vas faire du pognon avec ; si moi je représente de l'audimat
pour ta radio, si je suis un espèce d'Akhenaton ou quelqu'un qui représente vraiment
beaucoup d'auditeurs, il est possible que je le fasse pas pour rien ton affaire ;
Skyrock, pourquoi je serai gentil avec toi ? Pourquoi ? Y'a pas être à être gentil,
c'est du business !
J'me rends bien compte, le business de teushi, c'est le business de teushi, et donner
un joint à quelqu'un c'est donner un joint à quelqu'un, et c'est pas pareil, c'est vraiment
différent. Et c'est pareil pour la zik-mu, c'est super bizarre comme parallèle, mais c'est pareil :
t'as beau être militant anti-capitaliste... Noir Désir c'est un bel exemple de paradoxe :
ils font tout ce qu'ils peuvent, ils se débattent... ils en sont à faire des lettres à
Jean-Marie Messier aux Victoires de la musique, et ça résulte de leur propre position
paradoxale... mais c'est pas de leur faute parce que, allez employons un gros mot :
le "système", il récupère tout le monde. "T'es un rebelle, bravo ! Viens, viens !
Viens t'es un rebelle ? Alors vas-y viens ! Tu dis "capitalisme nananana et tout ça"
alors viens, ça fait vendre des disques alors viens ! Viens, dis à tout le monde que
tu veux pas en vendre, ça les fait vendre, et toi tu les vends quand même, artiste
que tu es, t'es obligé pour survivre !"
Donc moi je pense qu'il faut vraiment jouer le jeu à fond, pour de vrai. Noir Désir
ils le jouent vraiment, même si ils ont vraiment mis des grosses barrières avec
les médias et tout ça... Et dans In Vivo je compte jouer le jeu à fond, faire le truc,
et s'il faut demain que j'aille sur Skyrock pour aller défendre mon steak, j'irai
défendre mon steak sur Skyrock parce que franchement j'ai pas peur d'eux, de ce qui
se passe là-bas, j'ai pas peur de ce qui se dit ; au contraire, ce serait plutôt
du genre à me filer la gerbe plutôt que de me faire peur.
Je trouverai ça super intéressant, ça l'a toujours été, d'aller discuter, de rencontrer
des gens ou de faire des trucs, et j'ai vraiment envie que ça continue ; et dans
In Vivo c'est vraiment un beau contexte pour rencontrer des gens. C'est-à-dire
que si t'es un petit peu qué-blo sur ce que t'écoutes, si t'as des critères ou des
stéréotypes dans ta tronche, tu vas pas arriver à discuter avec In Vivo, ça va pas être possible.
Le mélange, la tambouille qu'on fait, tout le monde ne peut pas la digérer... mais tu
rencontres des gens qui sont ouverts : Théo Hakola qui se pointe hier et qui nous dit
"putain le sitar c'est incroyable, les textes et machin et tout". Pourtant on
n'a pas grand chose à voir, lui il fait piano-voix en anglais et en français, nous
on est en train de crier comme des sauvages et de mettre des coups de guitares et des
coups de sitar, mais y'a quelque chose qui se passe quand même, y'a un truc ; hier soir
c'était une soirée thématique super intéressante (soirée "Liberté de Circulation"
à Rennes, voir le compte-rendu, ndlr),
malgré une programmation éclectique, tout le monde a trouvé son compte. Ca, ça vaut le coût !