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In Vivo

Djamal : La vie avance, et moi je sais qu'aujourd'hui In Vivo ça représente ce que je vis, et on a fait en sorte aussi de pas tomber dans des textes qui font trois pages ; j'ai beaucoup beaucoup de respect et d'admiration, bon c'est pas étonnant et c'est super banal, mais pour Bob Marley, James Brown, des espèces de monstres comme ça qui étaient capables de faire passer des émotions incroyables avec très très peu de mots, mais très très peu... vraiment ça raconte rien ; tu vois Bob Marley, tu prends "No woman no cry", bon il te dit ça mais t'as tout compris, t'as pas besoin de dire plus ; après si t'as envie de te prendre la tête sur des exemples particuliers ou d'inventer un scénario vas-y ! mais lui il a fait ce qu'il avait à faire.

Et dans In Vivo moi j'ai tendu vers ça, vers la simplification, vers l'émotion, vers l'idée, vers le truc de base. L'exemple qui je trouve représente le plus ce que je dis là c'est "Télescope" : c'est des mots, y'a quasiment pas de verbes, c'est super simpliste et tout, c'est vachement édulcoré, mais t'as deux phrases qui piquent un petit peu, qui disent : "dans ta langue ou celle de tes grands-parents", et "des luttes pour un drapeau sali depuis longtemps". Et là j'suis pas en train de jeter un pavé dans la marre, avec Kabal on en a fait des vertes et des pas mûres qui ressemblaient pas du tout à ça ; on avait des dossiers sous les pieds, pleins, mais je pense que "Télescope" ça suffit, ça suffit...

Maintenant si le gars il veut aller plus loin, bah il se fait plaisir, il va sur le site, il cherche, si il trippe sur René Vaultier dans "Tribus" bah y'a plein de moyens d'en parler, il va chercher, il va trouver, il va faire son truc. Ce qui est un leitmotiv dans ma vie très personellement, c'est la curiosité, c'est l'accès à la connaissance, c'est le savoir : ça me motive pour tout. J'ai pas envie d'aller là-bas mais si y'a un truc qui m'interesse un petit peu et que je ne connais pas et que je trouve curieux, je vais y aller quand même, je vais aller voir, moi j'aime ça. Ici on est dans une pièce où il y a beaucoup de livres, et bien je suis super content, je parle, je parle je parle, mais je sais aussi que j'ai vu des bouquins que j'ai bien envie d'ouvrir... et je témoigne beaucoup de respect aux gens qui ont cette démarche là en général, quels qu'ils soient : des savants, des généticiens, des sculpteurs, des peintres, ou des mecs qui font la manche... n'importe qui, j'm'en fous : un boucher, un charcutier... j'ai discuté avec des bouchers qui m'en ont appris sur la vie comme un philosophe m'en apprendra jamais !

Voilà j'ai beaucoup de respect pour ces gens-là, et Denis c'est quelqu'un comme ça, Farid c'est quelqu'un comme ça, les gens de Kabal aussi c'étaient des gens comme ça ; l'accès à la connaissance, la curiosité, c'est ça qui fait le truc. J'ai l'impression que dans In Vivo le fait d'en dire moins ça attire les gens, ils veulent en savoir plus... dans Kabal on disait tout ce qu'on avait à te dire, vraiment. Un morceau comme "Apache", le couplet c'était : "1986 : Le Pen veut réformer le code de la nationalité, pourtant son nouveau plan pue le réchauffé, les enfants, c'est d'un nommé Doriot qu'il le reprend, qui, dit-on, est mort avec l'uniforme nazi qu'il aimait tant ; alors comprends que la folie me prend quand Chalandon le reprend plus tard au nom du président" ! C'est la télé, c'était de l'info, que de l'info, purement de l'info, quasiment détaillée, t'avais plus qu'à la bouffer. J'adore ce truc-là, j'en ferai d'autre, j'ai super envie d'en faire d'autre, avec des trucs vraiment pointus, tu mets le doigt dessus, et t'as pas besoin de tourner autour 100 ans, mais aussi des morceaux plus généralistes, qui amènent à la curiosité, qui guident sur le chemin, parce que tu peux pas propulser les gens... Tu propulses pas les gens dans Mumia Abu-Jamal, t'as lu tout le dossier depuis 1970 et tout... non. Mumia Abu-Jamal c'est un symbole, y'a aussi Léonard Peltier, etc etc... tu fais des petites affaires et puis hop, petit à petit ça vient, et les gens s'y intéressent. Ce qui m'intéresse moi quand je parle de Mumia, c'est pas de parler de Mumia Abu-Jamal, on l'a déjà fait, on a fait des concerts de soutien. 1, c'est un symbole. 2, le simple fait de le citer dans la musique qu'on fait ça amène les gens à savoir ce qu'il est, ce qu'il veut etc... Alors que dans Kabal, et dans le mouvement hip-hop disons, Mumia a entre guillemets une certaine notoriété, disons une notoire notoriété, c'est très bien, le message est passé, les gens savent, on en a parlé, on a fait des concerts de soutien, continuons à le faire, mais je pense qu'il faut aussi aller dans d'autres domaines, y'a d'autres champs musicaux où on ne parle pas de ce truc là. J'ai pas envie d'en parler dans tous les morceaux, mais à ce moment là, précis, pour cette phase là, pour le truc, je trouve ça bien, et jusqu'à maintenant, ça se passe bien parce que ça attise la curiosité des gens. Et si ils me demandent qui est Mumia Abu-Jamal, je leur indiquerai le site de la COSIMAPP ça sera super (www.cosimapp-mumia.org, ndlr), et voilà c'est tout, moi j'ai gagné, et ça suffit. Pas besoin de leur expliquer moi-même dans un morceau, si le gars il y va, ça y est, je me retire et j'suis content parce que ça y est, il a pris son chemin de la curiosité, il file.

Le mélange entre éveil et positivisme se ressent particulièrement dans "Yéti", où tu sembles vouloir éviter la complaisance...

Djamal : ...c'est un morceau schizophrène, dans le sens où les deux personnes du "Yéti" elles sont en moi : la ptite caillera, et puis l'espèce de rasta qui te dit "mais d'où tu sors t'as rien vu ou quoi ?", les deux sont en moi, j'ai vécu les deux et puis j'suis en train de passer encore dans d'autres choses, et puis tout le monde passe par ces trucs. Mais moi ça me titillait parce que j'avais vraiment envie d'entrechoquer ce que je pense aujourd'hui et ce que je disais il y a quelques années. Parce que je sais qu'il y a de mes potes qui en parlent toujours pareil et qui en parleront autrement, donc c'est comme une envie d'accélérer le processus, et ce qui est intéressant c'est que les gens qui écoutent "Yéti" et qui se reconnaissent dans mes couplets trippent sur le refrain mais calculent pas tout de suite le sens du refrain, et d'autres calculent tout de suite le sens du refrain et pas celui des couplets, etc. Et c'est quand vraiment au bout de plusieurs écoutes tu captes bien qu'il se passe deux choses différentes, quasiment antithétiques, là il se passe quelque chose ; et pour moi, c'est un morceau piégé : il est gentil, avec un refrain un petit peu pêchu, ça a l'air d'être du peura de cité nananana, donc très bien, mais c'est un morceau piégé : si jamais il passe à la radio, peut-être que les gens comprendront pas, mais tant pis.



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