Comment en êtes-vous venus à signer sur le label Saint-George ?
Djamal : Faut comprendre un truc avant tout : si t'es indépendant, que tu fais tout
toi-même et que tu vends 5 000 disques, tu fais autant de thunes personellement que
si t'es dans une maison de disques et que tu en vends 10-20 fois plus. Autant de thunes,
vraiment. C'est pour ça que c'est bien plus intéressant d'être dans l'indépendant,
même si tu vends 5 000 disques, c'est pas grave. Vus les morecaux qu'on faisait et le
public qu'on voulait toucher, c'est vraiment pas une démarche de thunes, parce que
si on avait voulu faire des thunes on l'aurait fait en indépendant, je vous le dis
franchement, y'a un jackpot avec Lofofora/Kabal, tu fais un skeud t'en vends 5 000,
ça te revient à 30 000 balles de le faire, tu le vends 100 francs (10 keuss), tout
le monde il est content, c'est moins cher qu'en magasin, enfin bon voilà.
En fait on est parti démarcher nos petites maquettes d'In Vivo, on avait 5-6 titres.
Vu ce que ça représentait, on ne voulait pas faire un truc indépendant. On s'est dit
on va démarcher les maisons de disque, donc on a fait le tour ; bon, je vous citerai
pas de nom, mais on nous a dit "vous êtes pas assez black music pour nous"... soit,
c'est vrai qu'on n'est pas très foncés de peau mais bon (rires). On nous a dit :
"ce que vous faîtes, c'est entre Henri Salavador et Massive Attack" (rires),
tu vois la fourchette ? C'est comme si tu me disais rien, tu laisses du silence et
c'est pareil que la réponse.
On nous a dit un tas de conneries comme ça, et lorsqu'on est arrivé chez Saint-George,
on est tombé sur un ptit gars qui s'appelle Jorge et qui aime toutes les musiques. Il
a écouté notre disque et il a dit "putain, c'est bien et tout" ; je lui dis "ouais,
avant, machin, Kabal, Lofo" ; "Kabal j'connais a peine, Lofo idem de nom.. ?",
donc déjà c'était "dégage !" (rires), mais il me dit "par contre les textes, c'est
excellent j'aime beaucoup", alors on s'est dit "attends bouge pas je vais te ramener
les skeuds de Kabal, tu vas voir d'où je sors, d'où je viens, pourquoi je fais ça", etc.
Donc le mec il a super bien compris, et je dirai même qu'il a compris ce qu'était In Vivo
avant que ça le devienne. Parce que les 5 ou 7 premiers titres qu'on lui a fait écouter,
on en retrouve que 3 ou 4 sur l'album. La plupart des titres qui ont été composés l'ont
été après la signature, du coup il avait aucun moyen de s'assurer que ça allait convenir
ou pas à ce qu'il voulait, c'était vraiment une relation de confiance.
En plus lorsqu'on est parti enregistrer, moi j'avais en tête le fantôme de la maison
de disques qui allait être là, le directeur artistique qui dit "non ton refrain il est
pas bien, tu devrais faire comme ci ou comme ça... et si t'enlevais ce mot ?" ; j'avais
ça dans la tête, cette espèce de légende qui court. Mais il s'est pointé une fois, il
a bu une bière, a discuté avec nous autour du feu de la cheminée, on lui a fait écouter
les titres ; il nous a dit "c'est super, continuez, vous cassez pas la tête", il a dormi
à 2 heures du matin avec nous et tout, il est reparti le lendemain à la maison de disque
il a dit "tout se passe bien, c'est top classe", et puis voilà, c'est tout ! On est
arrivés avec l'album terminé et on a dit "voilà c'est ça", ils ont écouté, et après
ils ont fait leur affaire.
Evidemment Intik,
Geoffrey Oryema aussi, Idir, Angelique Kidjo, San Severino (artistes
signés chez Saint Georges, ndlr). Je sais pas si vous connaissez San Severino mais
je vous invite vraiment à écouter ce qu'il fait parce que les textes ça raconte des
choses, pas pour rigoler, c'est du sérieux. Donc on s'est dit "ouais c'est bon on n'est
pas dans un petit label d'édulcorés qui a envie de trucs simples ; parce qu'au même
étage dans les couloirs t'as les photos de Céline Dion, de Garou. Yannick Noah aussi
est sur Saint George, mais moi j'aime l'esprit de Yannick Noah, comme j'aime l'esprit
d'Idir, j'aime l'esprit de Geoffrey Oryema...
La bonne direction ; moi je le dis, les gens qui sont sur une bonne direction, qu'ils
avancent ou qu'ils reculent, qu'ils disent des conneries ou pas, bon ils sont sur la
bonne direction c'est déjà bien ! Y'en a tellement qui sont sur une mauvaise direction,
et j'entends par là le Mal, Belzébuth, les deux cornes : le mal pour le mal, en donnant
du mal, en montrant le mal etc etc... Je pense que dans ce label les gens sont dans la
bonne direction, carte blanche dans le domaine artistique... On a même été jusqu'à
discuter avec eux de la stratégie marketing qu'on pouvait avoir, le fait d'aller faire
le tour des radios indépendantes en province, les radios locales etc, ce qu'on a fait
en décembre et en janvier, et tout ça pour eux c'était très normal. Je vais employer
une image que j'aime bien : nous on préfère mettre une graine dans la terre et l'arroser
chaque jour qu'aller chez le fleuriste acheter un bouquet de fleurs. Et chez Sony on aurait
pu aller chez le fleuriste acheter un bouquet de fleurs, on aurait pu dire "ouais
nous on veut pas travailler si on n'a pas 1 million de budget", et tu nous aurais vu
dans la rue partout, sur les bus, sur la couverture de tes cahiers d'école, partout... mais non.