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Votre organisation ADFED (Asian Dub Foundation Education) est seulement consacrée à la musique ?

Pandit G : Oui, son but est de donner aux jeunes l'opportunité d'apprendre les technologies musicales, nous leur fournissons du matériel performant. Mais c'est une petite organisation ; Community Music est bien plus importante. Mais nous prenons de l'ampleur aussi : l'un des rappeurs du groupe Invasian qui nous est proche s'occupe d'une antenne d'ADFED à Amsterdam aujourd'hui, et aide les enfants originaires du Surinam, une ancienne colonie hollandaise (il s'agit de la Guyane hollandaise en Amérique du Sud, ndlr). Le gouvernement des Pays-Bas est assez ouvertement anti-musulman, c'était le cas de Pim Fortuyn (leader du parti d'extrême-droite assassiné récemment, ndlr). Donc nous développons notre organisation à plusieurs niveaux, ça nous semble important.


Vous avez des contacts avec des groupes indiens ou pakistanais ?

Dr Das : Pas vraiment… Nous avons joué avec un groupe pakistanais, croisé entre la musique traditionelle indienne et Led Zepellin (rires).
Pandit G : Ils sont très bons, ils parlent énormément d'unité indo-pakistanaise, ce qui est très important aujourd'hui, avec la grande importance que prend le conflit entre l'Inde et le Pakistan au Cachemire.
Dr Das : Certains de leurs morceaux ont été interdits parce qu'ils parlaient de la corruption au sein de gouvernement pakistanais. Ils se sont toujours positionnés contre ce qu'on appelle le "communalism", c'est-à-dire le conflit entre Hindous et Musulmans, dans lequel prend partie le BJP, parti nationaliste hindou que l'on peut qualifier de fasciste. Mais il est au pouvoir, non ?
Pandit G : Oui, le BJP est au pouvoir, mais ils ne remporteront certainement pas les prochaines élections. Ils viennent d'élire un Musulman comme président, simplement parce qu'il a été le premier à obtenir des armes nucléaires, des missiles, pour les Hindous ; c'est étrange...
Dr Das : C'est incroyable...
Pandit G : Ils disent "il est peut-être musulman de naissance, mais il est hindou de coeur"...
Dr Das : C'est complètement fou.
Pandit G : Imaginez un peu : dans Asian Dub Foundation, nous avons un Musulman bengali, un Sikh, un Hindou, un Chrétien… Nous avons tout le monde, et c'était très important pour nous de nous tenir unis contre ça.

Chandrasonic et Pandit G
Chandrasonic et Pandit G jouant « La Haine »

La chanson "Assassin" a du entraîner des réactions en Angleterre…

Dr Das : Je crois que certaines personnes n'ont pas bien compris son sens. Nous aurions du l'accompagner d'une petite explication : dans cette chanson, nous chantons juste une "anecdote" historique que nous connaissons.
Pandit G : C'est le genre de choses dont on ne nous parle pas dans les cours d'histoire à l'école : on nous parle de l'Empire britannique… Ils ne nous enseignent pas notre propre histoire, donc il y a des choses qu'on ne peut pas savoir. Udam Singh est un héros au sein de la communauté asiatique, un symbole de la libération de l'Inde du joug britannique.
Dr Das : La seule chose que les asiatiques connaissent de cette histoire se trouve dans le film "Gandhi" : on y voit le massacre d'Amritsar, où 300 hommes, femmes, et enfants ont été tués sous l'ordre du gouverneur britannique. Le personnage de notre chanson, Udam Singh, l'assassin, devait avoir 15 ans, et il a survécu parce qu'il se trouvait en dessous de tous les cadavres ; il s'est juré depuis ce jour qu'il se vengerait, et il a tué le gouverneur. Voilà de quoi la chanson parle, c'est un morceau d'histoire que nous connaissons, grâce aux livres ou aux souvenirs de nos parents, mais pas parce que c'est un savoir commun en Angleterre.


Certaines personnes ont proposé en France d'intégrer des cours d'histoire des anciennes colonies dans les écoles. Que pensez-vous de ce genre d'initiative ?

Pandit G : Si ces cours présentent un regard honnête sur le passé de la France en Algérie, en Indochine ou dans les Antilles, ce serait bien-sûr une très bonne idée… Mais, comme nous le disons dans "Memory war", bien souvent l'histoire que l'on nous enseigne est une description faite à partir du point de vue des vainqueurs : "l'histoire qu'ils enseignent est la voix de la victoire". L'impact réél du colonialisme devrait être étudié honnêtement ; en Angleterre les gens disent : "les réfugiés viennent chez nous parce qu'ils pensent que la vie est facile", etc. Mais la raison pour laquelle ces réfugiés se rendent en Angleterre est à chercher dans le passé colonisaliste du Royaume-Uni, des Caraïbes jusqu'en Inde en passant par l'Afrique et le Moyen-Orient, quand un tiers du monde se voyait obligé de parler l'anglais ; et l'anglais est devenu la seconde langue de toutes ces populations. Et voilà ce qui explique pourquoi elles se sont rendues et se rendent toujours en Angleterre. Beaucoup de gens dans ces pays ont grandi avec l'idée qu'en un sens l'Angleterre était leur seconde terre ; c'était surtout le cas dans les années 50 et 60, mais ce sentiment existe toujours, même s'il est peu évoqué aujourd'hui : c'est la raison pour laquelle ces réfugiés se rendent en Angleterre, et bien-sûr qu'ils s'y rendent, bien-sûr ! C'est une conséquence direct de la colonisation. Donc bien-sûr il faut que toute cette histoire soit racontée et étudiée, tout comme celle des guerres de l'opium dans les années 1850 entre la Chine et l'Angleterre, qui elle aussi a eu beaucoup de conséquences.


En France le temps consacré à l'étude de l'histoire des colonies est très maigre : deux heures à peine sur la guerre d'Algérie, presque rien sur l'Indochine… Et les Français dont l'histoire est liée à ça ne peuvent finalement pas apprendre à l'école la vérité sur leur propre passé ou le passé de leurs parents…

Dr Das : Oui, et c'est bien dommage, parce que ce passé explique la présence de personnes de couleur en Europe. Nous disions il y a longtemps : "Si nous sommes ici c'est simplement parce que vous étiez là- bas" ("We are only here because you were there") ; il y a cette connexion entre les deux… Donc tous ces gens qui disent "les Noirs, les immigrés, dans notre pays, sont juste là pour prendre nos richesses et nos emplois", tous ces gens doivent réaliser que l'histoire et une très grande partie de la richesse de l'Europe, que ce soit en Angleterre comme en France, vient d'Afrique et d'Asie, et a permis à ces pays d'établir leurs pôles financiers et leurs industries, ce procédé entraînant avec lui l'apauvrissement des colonies et créant ce que nous appelons à présent le Tiers-Monde, où les populations et tous les gouvernements sont endettés. Donc voilà, tout est lié.



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