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Après la fin du groupe de rock No one is innocent (dont le dernier album "Utopia" est sorti en 1997), Kemar Gulbenkian, son chanteur engagé et enragé, sort un premier album solo, "Prénom Betty". Le changement est radical, tant musicalement que dans l'écriture des textes. En tournée en cette rentrée 2002 pour une vingtaine de concerts, et de passage à Landerneau pour le festival Polyrock, Kemar (orthographe nouvelle !) a accepté de nous accorder quelques instants dans ses loges après sa prestation sur scène : l'occasion de discuter entre autre de l'écriture des textes et de ses origines juives et arméniennes.


Peux-tu revenir sur l’après No One ?

Kemar : Alors je quitte No One, et je me cherche un peu. J’ai fait plein de choses, et j’avais l’impression de m’égarer constamment. Et au bout d’un moment je me suis dit qu’à force de m’égarer j’allais bien finir par trouver quelque chose… et y’a des morceaux qui ont commencé à se construire. C’est vrai que je suis allé dans pas mal de directions, ça a été un peu auberge espagnole à certains moments, mais j’ai essayé de rectifier le tir. Mais je crois que c’est normal de se chercher quand tu commences un nouveau truc, et tu finis forcément par trouver la bonne direction.


D’une certaine façon, n’en avais-tu pas assez d’écrire des textes coup de poing, engagés ?

Kemar : Non ; mais quand tu changes de direction musicale, c’est difficile de raconter les mêmes choses. Pour moi c’était évident d’écrire de cette façon parce que derrière No One jouait comme ça, et c’est normal d’écrire différemment aujourd’hui. Mais depuis que la droite est revenue au pouvoir j’ai l’impression de reprendre du service (sourire). Parce qu’avec No One on a vraiment passé une grosse période avec la gauche au pouvoir, et peut-être qu’on s’endormait sur certaines choses. Alors évidemment on avait toujours notre cheval de bataille par rapport au Front National, mais je crois qu’on s’endormait un petit peu. Mais là, avec le retour de la droite, je me remets à écrire des trucs, c’est plus fort que moi. Finalement tu t’aperçois que tu peux pas fuir ta vraie personnalité. J’ai écrit sur le 21 avril par exemple, et je crois que je vais remettre le couvert sur certains trucs. C’est pas parce que je suis tout seul et que je fais un truc un peu différent que je ne peux pas me remettre à écrire des textes un peu plus politiques. C’est un peu le texte de Marley «You’re running away» : t’as envie de fuir, mais quoi qu’il arrive tu te fais rattraper par toi-même.

Kemar et l'Orchestre National de Barbès

Tu es d’origine arménienne… Le génocide arménien est un événement qui reste assez méconnu, et tu avais écrit ce titre, «Another Land», sur le premier album de No One…

Kemar : Ca c’est une nouvelle fois ce que dit Marley sur la force de la musique, qui est de pouvoir communiquer sur des choses qu’on ne connaît pas, car à travers une chanson on peut apprendre des choses. Evidemment il peut y avoir un côté un peu plus léger… Mais tu peux aussi apprendre via des artistes engagés des trucs sur des événement ou des populations dont on ne parle jamais…


La musique peur servir de tremplin…

Kemar : Exactement. Pour en revenir à mes origines, moi je suis Juif-Arménien : Quand t’es Juif-Arménien tu portes en toi deux génocides du vingtième siècle. Et avec le recul je me dis que finalement dans mon parcours et dans ce que j’ai écrit il y a une vrai logique, car au niveau familial on m’a pas bourré le mou en me disant «ouais les Turcs, les Allemands, etc»… Moi j’ai eu un environnement familial où on expliquait les choses, et pour ça je suis hyper reconnaissant vis à vis de mes parents : ils m’ont expliqué les choses et m’ont donné envie d’aller plus loin dans la réflexion, c’était pas simplement «on a la haine contre machin et machin». Et c’est ça qui est super intéressant. Aujourd’hui le discours de mon père est le suivant : on sait ce que les Turcs ont fait aux Arméniens, et ils sont en train de faire la même chose avec les Kurdes depuis une vingtaine d’années voire plus ; et aujourd’hui, le seul moyen de ligoter les Turcs est de les faire entrer dans la Communauté Européenne. Alors évidemment on voit un déferlement de promesses de la part du gouvernement turc, qui dit qu’il va régler ses problèmes de Droits de l’Homme, de prisons etc. Ils mettront peut-être encore cinq ou dix ans à vraiment les régler… mais c’est un début. Et le seul moyen de les ligoter c’est de les faire rentrer dans la Communauté Européenne, avec un cahier des charges à respecter. Moi par ma position je suis bien le dernier à vouloir que les Turcs entrent dans la Communauté Européenne ; mais en même temps je me dis qu’il le faut. Parce qu’il faut pousser plus loin la réflexion, il ne faut pas avoir une haine de base.Tu as la haine contre le Front National, d’accord, c’est bien… mais il faut aller plus loin et se demander pourquoi les gens votent pour eux. Il ne faut pas refuser le dialogue avec les gens qui votent Front National. C’est déjà un ghetto, il faut pas qu’on les enferme encore plus.


Sinon on rentre dans leur jeu…

Kemar : Tout à fait, et il faut être plus intelligent qu’eux. Il faut être malin avec l’ennemi. C’est ce que je reprochais à certains mecs de Ras l’Front : avoir simplement une haine de base. Et des fois j’avais pas envie de discuter avec eux, parce que j’avais une réflexion pour essayer de creuser le truc. Tu peux me dire «ouais toi pendant tes concerts quand tu chantes «La jeunesse emmerde le Front National», on sent une aussi haine féroce». Ouais c’est vrai, mais c’est la musique, je vais pas commencer pendant un morceau à faire un discours de vingt minutes. La musique ça doit être spontané.



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