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J’en reviens au génocide arménien : qu’est-ce qui en a fait, à l’époque et aujourd’hui, un événement oublié ou méconnu ?

Kemar : Le point de départ du génocide arménien est le suivant : au début du siècle, les Arméniens ont demandé, exactement comme les Kurdes aujourd’hui, une revendication sur le culte, sur leur propre économie, sur la langue, etc. Il y avait un mouvement révolutionnaire de jeunes Arméniens qui a vraiment ouvert sa gueule et qui a provoqué le gouvernement turc. C’était un ou deux ans avant la première guerre mondiale. Le gouvernement turc commence à taper du bâton sur ces révolutionnaires, le mouvement s’accélère : l’Empire ottoman décide de déporter des Arméniens, ça commence par des intellectuels, des journalistes, tous ces gens qui peuvent l’ouvrir. Des milliers de personnes sont ainsi déportés et crèvent sur les routes, des villages se font complètement laminés, des tortures atroces, etc. Et ce génocide arménien est complètement étouffé ; y’a un ambassadeur suédois qui à un moment donné essaie de prévenir la communauté internationale, mais tout le monde est occupé par la guerre mondiale, tout le monde s’en fout. C’est pour ça qu’Hitler a dit, quand il a organisé le génocide des Juifs : «qui se souvient du génocide arménien ». Les Turcs continuent depuis tout ce temps à renier. Pourquoi ? Parce qu’ils ne se sentent pas coupables de ce qu’ils ont fait. C’est ça le problème : ils ont le sentiment d’avoir réagi normalement par rapport à un mouvement révolutionnaire. Mais il y a des bouquins qui relatent la façon dont ça s’est passé, avec des télégrammes, des décisions administratives ; tout y est.


Peux-tu raconter l’histoire de ta famille arménienne ?

Kemar : Mon grand-père était médecin dans l’Empire Ottoman, en Syrie. Il y avait un colonel turc qui l’aimait bien, qui savait qu’il était arménien, et qui lui a dit « prends dix hommes avec toi, vous traversez la frontière et vous vous cassez parce que ça va super mal se passer pour vous ». Donc il est allé récupérer ma grand-mère à Constantinople et ils se sont barrés… Là tu te dis que nos destinées à nous elles sont ridicules. Du coup y’avait une vague connaissance de famille très éloignée en France, et ils sont arrivés à Marseille. Donc y’en a qui ont réussi à s’échapper, et d’autres qui sont restés…


Tu as été en Arménie ?

Kemar : Moi j’y suis pas encore allé, mais mes parents oui, et tu morfles. Ils subissent les aléas de la pauvreté, les coupures d’électricité, pas d’eau, c’est dur. Les Turcs et les Russes ont pas mal bouffé les frontières arméniennes. Aujourd’hui c’est un pays de quatre ou cinq millions d’habitants, avant ça devait être le double. … Géographiquement c’est un pays hyper mal placé : des frontières avec la Russie, la Turquie, l’Iran, genre vas-y prends toi ça dans la gueule ! Si tu lèves le doit on te tape dessus direct. Donc un peu comme pour Israël, c’est les diasporas du monde entier qui essaient de donner un petit peu de ressource au pays.


Et concernant tes origines juives, comment en es-tu «marqué» ?

Kemar : Ma mère est née en Algérie, c’est une juive pied-noir. En fait la religion dans ma famille c’est plus un prétexte pour se réunir, et c’est ça que j’aime bien. Récemment c’était Kippour, ma mère a dit «bon on va se faire un couscous !» (rires), et j’aime bien cet état esprit. On n’est pas là avec les machins, les bordels. Moi j’ai toujours été vachement plus sensible au culte arménien qu’au culte juif, ne serait-ce que dans le cérémonial de l’église arménienne : les chants sont fabuleux, c’est un espèce de spectacle, les popes qui arrivent avec les cannes, etc. Alors qu’à la synagogue tous ces mecs qui sont en train de faire du head-banging constamment, ils passent le chapeau tous les quarts d’heure pour demander de la thune (rires), et j’ai l’impression d’être étouffé. J’ai pas trop de potes juifs ou arméniens, j’en ai quelques uns et c’est vraiment des potes : mais j’ai jamais aimé le communautarisme, genre «on est fiers d’être Arméniens» ou «on est fiers d’être Juifs». Quand l’organisation terroriste arménienne a fait les attentats d’Orly, j’étais vert de rage ! Ca m’a foutu mal, j’avais honte d’être Arménien. Comme ce qu’il s’est passé à New-York, quand je rencontre des gens qui disent «c’est bien fait pour leur gueule aux Amerloques», ça me tue. Même si effectivement les Américains ont provoqué des dizaines de génocides à travers le monde, c’est horrible de dire «y’a 3000 personnes qui sont mortes, bien fait pour leur gueule». Qu’est-ce que ça veut dire ? Et moi j’aime toujours la démarche corse dans l’affaire (rires). Pourquoi on fait pas comme les Corses ? Pourquoi on dynamite pas les administrations, les préfectures ? Y’a jamais un mort, mais ça pète ! Et les mecs se font entendre. Alors évidemment, quand tu les vois cagoulés à la téloche avec des kalachnikov tu te dis «oh là !» (rires). Mais c’est la façon de revendiquer qui m’intéresse. Moi pour faire chier j’ai trouvé que la zique. Plusieurs fois quand je rentrais de tournée chez moi sur mon répondeur j’avais des fachos, et à un moment donné je me suis mis sur liste rouge. «Ouais espèce d’enculé de sale suceur de nègre on aura ta peau, ouais TA PEAU on va l’avoir TA PEAU», et après c’était un quart d’heure de zique genre «White power ! White power !». A la limite ça me faisait rigoler, je préfère ça plutôt qu’ils viennent défoncer mon appart’ !


Dans le second album de No One «Utopia» il y avait 5 textes écrits par Maurice Dantec. Comment ça s’est passé ? Tu as pioché dans ses bouquins ? Il a écrit directement pour vous ?

Kemar : En fait on est devenu assez potes et on écrivait en studio ; j’avais des directions à lui donner et on écrivait ensemble. C’était une super rencontre, parce que c’est un mec hyper subversif dans l’âme, et j’ai l’impression d’être vachement plus light que lui. Seulement il est des fois difficile à suivre, parce qu’il a une parano tellement développée que c’est tous les jours le chaos final et la fin du monde. Mais c’est un mec, surtout dans l’écrit, assez impressionnant. Je me rappelle de discussions «Alors Maurice ton prochain roman t’en es où ?» il me fait «J’ai écrit 500 pages j’ai tout jeté à la poubelle» (rires). Mais c’est hallucinant, quand tu sais la difficulté d’écrire une chanson, un texte… Lui c’est «no remorse». C’est un personnage assez fabuleux. En plus avec une soif de connaissance sur la technologie très impressionnante. On reviendra sur ses bouquins, parce que c’est un mec quelque part avant-gardiste, qui essaie d’avoir une vision vachement plus lointaine sur le monde que nous on peut avoir.


Pour finir j’ai une question sur ton album solo. En couverture, on te voit dans l’eau, et c’est un thème qui revient très souvent dans tes textes, celui de l’eau, de la mer, de la baignade…

Kemar : Si j’avais pas fait de zique je crois que je serais parti en mer ; c’est un truc qui me fascine, c’est une sorte de force tranquille. Mon rêve c’est de partir deux trois mois en mer ; ça fait dix ans que je plonge et j’adore ça… quelque part c’est un peu se mettre en danger dans un univers qui n’est pas le tien, et ça m’excite vachement.

Kemar au centre, Jean-Baptiste Sabiani (claviers) à sa gauche, et le reste de son groupe


propos recueillis par PJ à Landerneau le 20.09.2002
mise en ligne : 28.09.2002




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