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"Ararat n'est pas un film politique, ni pédagogique. C'est un film sur l'identité de la diaspora arménienne, constituée des enfants des survivants du génocide en Anatolie".

Telle est la définition donnée par l'actrice Arsinée Khanjian, qui joue l'un des personnages clés du film du réalisateur canadien Atom Egoyan sorti en septembre 2002, qu'on ne peut qualifier de "film sur le génocide arménien" : en effet, Ararat traite, en suivant de nombreux personnages et à travers un scénario très compliqué, de la mémoire du génocide perpétré par le gouvernement turc de l'Empire ottoman à l'égard de la population arménienne de la Turquie orientale, en 1915 : au moins un million de morts, et le gouvernement turc nie toujours...

Il ne s'agit pas ici, et cela trahirait d'ailleurs le "but" du film d'Egoyan, d'écrire un article sur le génocide du peuple arménien, qui a subi un atroce traitement depuis la fin du 19ème siècle jusqu'à la Première guerre mondiale, où les massacres se sont "officialisés" dans l'administration ottomane et au sein des populations turques et kurdes complices d'un génocide "exemplaire" : Hitler dira a ses hommes, alors qu'ils préparaient la solution finale, "qui se souvient du génocide arménien ?"...
De nombreux ouvrages historiques ou de témoignages sont parus sur le génocide des Arméniens, je vous y renvoie si le sujet vous intéresse et si vous souhaitez connaître le déroulement exact de cette période malheureusement mise à l'écart par l'Histoire officielle turque, et finalement assez méconnue du reste du monde.


Un film sur le génocide arménien ?


Ararat aurait pu être un film historique, retraçant exactement le déroulement du génocide arménien ou d'un de ses épisodes, à l'image d'un film comme La liste de Schindler de Steven Spielberg ; on aurait pu également s'attendre à un film de témoignages, à l'image de Shoah de Claude Lanzmann. Mais Atom Egoyan, grand réalisateur canadien d'origine arménienne, qui avait depuis toujours l'idée de faire un film traitant du génocide arménien, s'est rendu compte qu'il ne voulait pas d'un film historique ou de témoignages.


La mémoire par l'art


L'intrigue d'Ararat se déroule donc aujourd'hui, au Canada, où Edouard Saroyan (joué par Charles Aznavour, grande figure de la diaspora arménienne), réalisateur prestigieux, tourne à Toronto une grosse production, intitulée Ararat, relatant le génocide vu à travers les yeux du peintre arménien Arshile Gorky (personnage réél), enfant pendant le génocide, et qui a vu se dérouler les massacres avant de s'enfuir aux Etats-Unis avec en souvenir de sa région natale une photo où lui et sa mère posent, et qu'il a reproduite avant de se suicider, laissant derrière lui une oeuvre d'art à la fois témoin de sa souffrance et de celle de son peuple.
Ani (jouée par Arsinée Khanjian), veuve d'un militant arménien, experte de l'œuvre de Gorky, est embauchée pour garantir l'authenticité historique du film de Saroyan. Son fils Raffi, tiraillé entre sa mère et sa compagne canadienne, part en Turquie pour en rapporter des images des ruines des environs du Mont Ararat, berceau de la civilisation arménienne et lieu des horreurs du début du siècle.

La mémoire du génocide, pour les différents personnages et dans les différents récits enchassés, se fait à travers des oeuvres d'art : Arshile Gorky a peint sa mère, Ani, professeur d'art, commente ce tableau pour en entretenir la mémoire et donc celle du génocide, Saroyan réalise un film historique dans lequel intervient le peintre mais aussi comme une représentation d'un poème (La Danse, de Siamanto, quand des femmes arméniennes se voient obligées de danser nues , menacées par les fusils des soldats turcs), et enfin Egoyan réalise lui-même un film regroupant tous ses éléments. Ararat met en scène la mémoire par l'art, sujet très intéressant et qui pose de très nombreuses questions. La mémoire et le souvenir ne sont pas le but du film d'Egoyan, mais son sujet, et c'est ce qui fait l'originalité et l'intérêt d'Ararat.

Arsinée Khanjian
Arsinée Khanjian commente le tableau de Gorky

A la sortie du film...


Ararat est un film passionant, cela ne fait aucun doute. Pourtant, il ne nous apprend finalement rien -ou presque- sur le génocide arménien lui-même. Tout l'intérêt se situe donc dans ces histoires enchassées, ces destins croisés de membres d'une diaspora vieille de presque un siècle, qui tous s'intéressent d'une façon ou d'une autre à l'Histoire de leur peuple mais aussi à leur histoire personelle, et les emboîtements, les mélanges entre les deux font du scénario un formidable carrefour où se croisent des routes plus ou moins difficiles à explorer, plus ou moins intriguantes, mais aussi plus ou moins en rapport avec le génocide.

Selon Egoyan, «il est irresponsable de penser que le cinéma peut montrer l'Histoire sans montrer la façon dont il construit une histoire» ; son film est en parfaite logique avec cette réflexion, et le résultat est plus que concluant.

Même si Egoyan ne se laisse jamais aller au pathos ou au spectaculaire (qu'il reproche par exemple à La liste de Schindler), il y a dans Ararat des scènes très fortes et émouvantes, mais jamais larmoyantes ou "sensationelles" (au sens hollywoodien). Nul besoin de mille discours ou images choquantes pour exprimer toutes les souffrances mais aussi et surtout les interrogations, tortures intellectuelles et dilemmes nés du génocide arménien, et poursuivant les immigrés d'origine arménienne (ou turque, voir l'intrusion du négationnisme sans mauvaises intentions mais terriblement révélateur d'un des acteurs du film de Saroyan), qu'ils soient de la première (le réalisateur du film ou le peintre Gorky), de la seconde (Ani et son mari, assassiné), ou de la troisième génération (Raffi en quête de son histoire personelle liée à la mort de son père, et de l'Histoire de ses ancêtres). A ce propos, Arsinée Khanjian explique que "Beaucoup [d'Arméniens] espèrent une fresque et non une oeuvre où un auteur cherche des réponses qui ne sont ni simples ni acquises. Ararat évoque le négationnisme mais ne le limite pas à la seule question génocidaire. Le film montre que le déni ne s'applique pas seulement à l'histoire, mais intervient dans beaucoup de rapports familiaux"

Ararat ne répondra pas aux attentes évoquées par Arsinée Khanjian, et qui peuvent être ceux de la diaspora arménienne : "beaucoup d'Arméniens vont être déçus par Ararat : l'attente dépasse le cercle cinéphile des amateurs d'Egoyan. Elle touche des gens qui ont un rapport très fort avec leur culture, leur identité".

Ararat ne répond pas non plus aux questions de la nécessité ou non d'un devoir de mémoire ou des commémorations en souvenir des massacres ; le film n'a pas la prétention d'expliquer comment les évènements tragiques de l'Histoire doivent être retenus, évoqués, enseignés : un film "réaliste" tel que celui proposé à l'intérieur du film d'Egoyan est-il plus intéressant que le commentaire d'un tableau beaucoup moins "cru" mais lui aussi extraordinairement évocateur ? Toutes les portes restent ouvertes à l'issue de ce film passionant, qui invite à de très nombreuses réflexions, et qui insiste, cela est sûr, sur la nécessité de s'interroger sur la mémoire et sur le passé, passé qu'Egoyan ne vient pas remuer mais interroger sans superflu et avec beaucoup de subtilité et de nuances.


PJ
mise en ligne : 19.10.2002




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