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« You don't need a weather man to know which way the wind blows » (Bob Dylan, Subterranean Homesick Blues, 1965)

Réévaluer les faits historiques à la lumière d'images d'archives et de réflexions des protagonistes, des années plus tard. Les années 1960 permettent encore cela, et le passionnant documentaire de Sam Green et Bill Siegel le prouve à merveille. Grâce à un beau travail de contextualisation, le mouvement révolutionnaire du Weather Undergound, longtemps considéré comme un groupuscule extrémiste sans grande signification voire même ridicule dans l'histoire contemporaine américaine, retrouve sa place dans une histoire plus large, nationale et internationale. Surtout, ce documentaire permet pour beaucoup, notamment à l'étranger, de découvrir cet épisode de l'histoire des Etats-Unis dont l'intérêt actuel est multiple, et qui soulève des questions cruciales et troublantes sur le thème essentiel de l'engagement politique, de ses moyens et de ses fins.

1965. L'armée américaine bombarde le nord Vietnam...

... et s'engage dans une guerre qui ne prendra véritablement fin qu'en 1977. Agression impérialiste dans laquelle sont engagés de gré ou de force de nombreux jeunes Américains (jusqu'à 500 000), cette guerre constitue le terreau des plus importantes contestations que le sol américain ait jamais connues. Montrées quotidiennement à l'écran, les horreurs de la guerre (dont le documentaire nous offre quelques extraits insoutenables), ajoutées aux drames familiaux de la conscription et des morts, poussent en effet progressivement une partie des citoyens américains à descendre dans la rue pour réclamer la fin de l'envoi de troupes. Cette poussée contestataire de la fin des années 1960 entraîne de manière très nette une redéfinition du militantisme, qui touche plusieurs mouvements. Le vaste mouvement des droits civiques connaît en effet des bouleversements avec l'abandon progressif par une vaste partie des militants noirs d'une lutte pacifique quasi-stérile : tandis que les Black Panthers s'organisent en une armée de libération nationale, Martin Luther King lui-même durcit le ton peu avant sa mort et prévient : « Ceux qui empêchent la révolution pacifique rendent la révolution violente inéluctable ». Les mouvements gauchisants des campus, tels le SDS (Students for a Democratic Society) connaissent de la même manière des débats internes quant aux moyens de lutte à mettre en oeuvre, face à la violence des forces de l'ordre et à l'inefficacité apparente de toute contestation pacifique. Surtout, au même moment, le monde entier est traversé par un vent révolutionnaire, depuis les luttes tardives de libération nationale (les colonies africaines portugaises) jusqu'aux révolutions socialistes dans les pays du Tiers-Monde et aux mouvements gauchistes européens.

The Weather Underground


The Weather Underground

C'est dans ce contexte international et intérieur qu'une fraction du SDS décide de radicaliser la lutte. Comprenons : s'engager désormais avec une conviction première et essentielle : la nécessité de la violence. Ce groupuscule d'étudiants blancs et issus de milieux relativement aisés prend le nom de Weathermen, en référence au Subterranean Homesick Blues de Bob Dylan. Leur but : stopper la guerre au Vietnam pour mieux la ramener au pays, afin d'y renverser le gouverment : Bring war home ! Leur moyen : la confrontation physique et le terrorisme. C'est ainsi qu'ils lancent leur première action collective dans une banlieue aisée de Chicago : armés de battes de base-ball, de barres de fer et de chaînes, ils déferlent une nuit sur le quartier riche et brisent vitrines et voitures avant de se confronter à la police. Mais cette action de vandalisme collectif et gratuit demeure unique et est en réalité vite regrettée par les membres du groupe (même s'ils la justifient dans un premier temps : « Les riches doivent comprendre qu'ils ne sont plus en sécurité dans les rues ») , tandis que les Black Panthers fustigent ce type d'actions : « L’action des Weathermen est anarchiste, opportuniste, individualiste et chauvine. Ses leaders n’hésitent pas à envoyer les gens au massacre. Ils appellent ça une révolution, c’est un jeu de gamins. Ils sont peut être sincères, mais n’ont rien dans le crâne ». Suite à l'explosion accidentelle d'une bombe en préparation et à la mort de membres du mouvement, les Weathermen décident de redéfinir leurs actions. Les jeunes gens abandonnent l'idée d'une violence gratuite au sein de la population, et préfèrent se concentrer sur des attentats visant les institutions américaines : tribunaux, commissariats, institutions pénitentiaires, en prenant toujours les plus grandes précautions pour éviter la moindre victime (ce qu'ils réussissent). Etablis un certain temps dans des quartiers ouvriers de tout le pays pour y convertir la jeunesse à leur cause, puis devenus clandestins pendant dix ans, les Weathermen prônent tout autant la révolution internationale que l'anti-racisme, la libération sexuelle et la consommation de drogues. Ses membres les plus médiatiques sont séduisants et pratiquent la provocation verbale à l'extrême, et tout comme les Black Panthers, ils constituent à un moment donné une des priorités essentielles des investigations du FBI. Ils passent sous le nez du Bureau pendant de nombreuses années, et parviennent même au final pour certains d'entre eux à éviter la prison en raison de vices de procédure (infiltration du mouvement par des agents du FBI). Cela semble d'autant plus incroyable que les militants sont complètement isolés - d'ailleurs de leur plein gré -, la dimension totalement irréaliste de leur entreprise apparaissant dans cette certitude qui les animait : il est possible de faire tomber le gouvernement américain, grâce à une poignée de militants, une confiance en soi hors du commun, mais avec en contrepartie un évident dédain pour la grande masse populaire non-révolutionnaire. En ce sens, le Weather Underground correspond joliment à la définition du gauchisme, maladie infantile du communisme développée par Lénine en 1920. Et l'histoire ne se prive bien-sûr pas d'ironiser - voir pour cela la vie désormais rangée de certains des anciens membres du Weather Underground, qui peut rendre aux yeux de certains leurs actions d'autant plus vaines ou ridicules...

Cependant, ce dernier point ne saurait occulter certaines pistes essentielles ouvertes par le film et qui donnent son importance au mouvement. A travers l'aventure du Weather Underground, le documentaire de Sam Green et Bill Siegel offre en effet un rapide mais passionnant coup d'oeil sur l'Amérique contestataire des années 1960-1970, et sur un climat révolutionnaire que connurent la plupart des démocraties occidentales, parcourues d'utopies aux effets galvanisants. Mais son principal intérêt réside dans les questions qu'il soulève sur l'action collective anti-gouvernementale : les points de vue des anciens membres du groupe s'entrechoquent entre repentir et fierté, mais une certitude demeure : la contestation pacifique et insitutionnalisée ne servait strictement à rien face à la machine de guerre américaine. Dès lors, comment ne pas être interloqué - à défaut d'être fasciné - par cette violence sans victimes et vengeresse contre les institutions meurtrières ou oppressives, par ce terrorisme politique au sens noble du terme ? Car si les sociétés occidentales semblent sclérosées jusqu'à faire sérieusement douter de l'existence possible d'un mouvement social contestataire de grande ampleur, la question demeure des moyens de l'opposition dans certains contextes. Et c'est bien cette interrogation qui reste ouverte à l'issue de cet excellent documentaire.


PJ
mise en ligne : 13.10.2005




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