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Hamlet, thème et variations


"Mon travail est... de laisser la sensibilité de chacun s'exprimer à travers le texte de Shakespeare, la traduction de Markowicz et l'univers que je propose. Permettre au comédien d'être vivant : de chanter, de danser, et de jouer ; et permettre au spectateur d'oublier qu'il croit connaître la pièce. "

C'est ainsi que le metteur en scène David Gauchard introduit son adaptation d'Hamlet, adaptation passionnante d'une immense oeuvre des premières années du XVIIe siècle, au propos universel et intemporel : deuil, amour, vengeance, folie, ambition, violence, doute existentiel, déchirures politiques et individuelles... au cœur d'un texte obscur et poétique qui, grâce à une traduction restituant au plus près la métrique originelle de Shakespeare (André Markowicz ayant opté pour le décasyllabe), jouit d'une mise en valeur exceptionnelle offrant à la lecture une rythmique régulière scandant des phrases qui prennent souvent l'allure de sentences.

Cette musicalité du texte a induit pour David Gauchard une interprétation inédite, à la base de son travail : parti de ce que l'on peut nommer une bande originale, composée par Robert Le Magnifique et le duo Abstrackt Keal Agram (Tepr et My dog is gay), le spectacle a évolué au fil du temps pour aboutir à une version courte (1h20), d'une efficacité rare. Nicolas Petisoff, Emmanuelle Hiron, Guillaume Cantillon et Adrien Ledoux se partagent avec talent les rôles des personnages de Shakespeare, tandis que Robert Le Magnifique, derrière ses platines, observe et joue sur scène des parties de scratchs et certains beats ; enfin, Arm (du groupe Psykick Lyrikah) tient un rôle hybride entre narrateur et acteur, oscillant entre coryphée (chef du chœur dans la tragédie antique, faisant le lien entre la scène et le public), et observateur offrant son point de vue par ses propres mots.

Musique, danse, chanson, images. Tels sont les principaux ingrédients d'un spectacle à la cohérence implacable, fortement chargé en émotions immédiates, sensibles et intellectuelles, où la beauté parfois brutale du texte est décuplée par des compositions musicales complexes, belles et entêtantes, mariant le plus souvent des pianos et guitares mélodieux à des beats lourds, des bourdonnements sourds et des saturations extrêmes. Comme pour mettre en musique la rencontre de la virtuosité du texte et de la violence des passions et sentiments exprimés.

    Cœur, brise-toi, puisque je dois me taire.

La représentation ici proposée de la passion confuse d'Hamlet est des plus réussies. Rage, clivage intellectuel ou dualité sentimentale transparaissent tant dans l'arrogance insolente et parfois brutale de Nicolas Petisoff, que dans sa danse insensée sur une musique soudainement saturée, ou quand le corps se fait le miroir d'une âme déchirée... Cette duplicité s'incarne bien sûr dans le texte de Shakespeare, quand par exemple, de manière classique, le héros tragique en vient à se désigner lui-même à la troisième personne et à dissocier ce nom de la passion qui l'affecte pour tenter une distanciation qui, mentale, semble devenir physique ("Hamlet n'offense pas Laërte, non / Qui l'a donc fait ? C'est la folie d'Hamlet"). Mais la représentation de David Gauchard touche plus loin, et va au-delà des mots : la duplicité et la distanciation se réalisent quasi-physiquement par une des facettes du personnage incarné par Arm, sorte de double ou de gardien de conscience d'Hamlet, qui lance un regard glacial au prince face à ses excès et double sa voix sur le célèbre monologue central, incarné en une ombre noire dissimulée derrière une toile blanche. Saisissant.

    Mourir, dormir...

Ailleurs, c'est la sobriété vocale qui l'emporte et met en valeur par contraste la beauté musicale et visuelle. En trois superbes scènes dominées par des jeux graphiques, alliant vidéo et lumières, les sentiments d'Ophélie se noient lentement : de l'inquiétude à la tristesse, de la tristesse à la folie, de la folie à la mort, la légèreté et la naïveté de l’héroïne glissant sur patins à roulettes se perd... et le doux piano envoûté par la voix tremblante d'Emmanuelle Hiron laisse place à des coups de tonnerre et des ruptures mélodiques terrifiantes.

La gravité ambiante et la puissance émotionnelle des scènes choisies par le metteur en scène ne sont cependant pas l'unique atout d'un spectacle dans lequel David Gauchard et ses acteurs s'autorisent et réussissent avec brio l'adaptation du burlesque shakespearien à un humour parodique contemporain, de l'hilarante gestuelle de Polonius (Guillaume Cantillon), jusqu’à la mémorable scène des fossoyeurs, où font fureur les talents vocaux d'Adrien Ledoux (alias Dooks, remarquable dans la scène du spectre du roi défunt - et par ailleurs admirable sur le second album de Robert Le Magnifique).

Les fossoyeurs (Adrien Ledoux et Guillaume Cantillon)
Les fossoyeurs (Adrien Ledoux et Guillaume Cantillon)


Les ultimes scènes de la pièce seront sans doute les plus marquantes. Par cette peau neuve, le dénouement tragique revêt en effet une violence amplifiée : vocale, visuelle, sonore. Le croisement des monologues d'Hamlet - en quête de vengeance, au devant de la scène - et du roi Claudius - déchiré par le remords et s'adressant au ciel, du haut de sa chaise, constitue une scène à la puissance émotive forte, jusqu'au tonitruant "Aidez-moi, anges !" du roi... Mais le remords n'est que façade, et la perfidie reprend ses droits : la violence peut s'avancer, haletante, et atteindre son paroxysme dans une scène de duel traitée là encore de manière tranchée sur un mode purement musical et visuel, grâce à une projection vidéo des plus réussies, le temps que tous ces "desseins que l'erreur [fait] retomber sur ceux qui les tramaient" opèrent leur horreur. Et le carnage s'exprime, morts sur morts...

    Autant de cris de l'esprit et du sang
    Le gage du cœur s'est perdu dans les âges du temps...


Et les frissons se conjuguent au drame, jusqu'aux derniers mots d'un épilogue poignant, dernier souffle après la chute. Dernier souffle comme ultime preuve de l'incontestable réussite d'un mariage intemporel entre les armes du XXIe siècle et une grande plume élisabéthaine. Ou quand la poésie d'Arm saisit celle de Shakespeare, par le pont de Tristan Tzara, pour achever de rendre déchirants ces à-peu-près du destin :

    Le prince est mort hier, et les cloches sonnent
    Les cloches sonnent sans raison...



Extraits en écoute :

- Ophélie #2 – La folie (Robert Le Magnifique, Tepr, My dog is gay – extrait du CD Hamlet)
- 1000 bruits (Psykick Lyrikah – titre inédit, écrit et composé par Arm pour la pièce) – lire les textes



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