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Rencontre avec l’équipe de Hamlet, thème et variations


Rencontre avec le metteur en scène David Gauchard, le régisseur général Philippe Laurent, les acteurs Nicolas Petisoff (Hamlet) et Adrien Ledoux (le roi, le fantôme du roi défunt, un fossoyeur), Robert Le Magnifique et Arm.


Pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre compagnie de théâtre ?

David Gauchard : La compagnie s'appelle L'unijambiste. Le nom vient d'un court-métrage que j'avais fait à Cannes il y a quelques années, un gag qui racontait l'histoire d'un unijambiste qui vole une chaussure à un marchand à l'étalage. La compagnie est née après mon départ de l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes (ERAC) ; j'en étais parti car je voulais faire de la mise en scène. Il n'y a pas vraiment d'école de metteur en scène en France, même s'il y a l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT) de Lyon qui commence à créer quelque chose qui y ressemble. Je suis donc allé à Limoges faire une autre école d'acteurs, mais en affirmant que je voulais faire de la mise en scène. Et à Limoges, j'ai très vite voulu créer un spectacle. Alors j'ai monté Mademoiselle Julie d'August Strindberg, où il y avait déjà Nicolas Petisoff (futur Hamlet) et Emmanuelle Hiron (future Ophélie). Le spectacle a plu au directeur de l'école Silviu Purcarete, et il nous a programmés au Centre Dramatique National de Limoges ; le travail a été reconnu par les institutions régionales, et une compagnie est née à partir de là. On a ensuite enchaîné plusieurs projets, parmi lesquels Ekaterina Ivanovna de Leonid Andreiev, Talking Heads d'Alan Bennett, Hamlet qui est la cinquième pièce - projets auxquels il faut ajouter des petits spectacles et interventions.


Est-ce l'idée d'un spectacle sous cette forme qui a amené celle de jouer Hamlet, ou le projet est-il d'abord parti d'une volonté de jouer cette pièce ?

David Gauchard : C'est important de dire que l'idée est d'abord venu de la pièce. Je ne sais pas trop pourquoi, ça a été instinctif. Déjà parce que c'est une pièce au summum du théâtre, et l'idée de me coltiner un texte en sachant qu'il y a derrière une tonne de bouquins écrits dessus, de mises en scène, d'interprétations, c'est excitant. Et puis j'aime l'idée du parcours initiatique du personnage d'Hamlet, qui refuse l'héritage de la couronne de son père, ne sait pas où il en est mais en vient finalement à affirmer "Je suis Hamlet de Danemark !" : ce positionnement, cette prise de responsabilité, cette acceptation, tout cela fait partie de mon parcours de trentenaire : je ne suis plus étudiant, j'ai choisi mon métier, et je monte une troupe. C'est donc la volonté de jouer le texte d'Hamlet qui est à l'origine. Mais le texte d'Hamlet dans une traduction précise. Quand j'étais élève à Cannes, j'avais découvert le texte de Ekaterina Ivanovna de Leonid Andreiev, pièce russe dont il n'existait pas de traduction officielle et publiée, et qui avait été traduite pour l'occasion par une copine du metteur en scène. J'avais adoré ce texte, et j'avais très envie de le monter moi-même. Or, au moment où j'avais cette idée, en 1999, André Markowicz - grand traducteur du russe et notamment de toute l’œuvre de Dostoïevski, a traduit ce texte qui a été publié aux éditions Corti. Donc j'ai un peu baissé les bras, en me disant qu'avec une traduction d'André Markowicz, de grands metteurs en scène plongeraient dessus et que je ne pourrais pas l'avoir avant plusieurs années. Et puis j'ai rencontré André Markowicz à Rennes dans un café. On a discuté, il a été surpris que je connaisse déjà un peu le texte dans une traduction sauvage, et a finalement été très emballé. Alors il m'a donné le texte. On a fait un premier jet de la pièce, et j'utilisais la Troisième symphonie de Gorecki pour accompagner le texte. Mais la musique était sur CD, et le travail d'adaptation du texte à la musique n'était pas satisfaisant. Emmanuelle m'a alors dit qu'elle avait un ami d'enfance, Robert Le Magnifique, qui serait capable de faire ce que je voulais : c'est-à-dire transformer cette Troisième symphonie, l'adapter, la couper, la sampler, la retravailler pour que la musique colle à la mise en scène et non la mise en scène au CD. Robert a joué le jeu, et on a commencé à travailler ensemble. André Markowicz a adoré le spectacle, et le jour de la première il me dit : "tu as pensé à Hamlet ?" Et j'y pensais. Alors il me dit qu'il l'a traduit et me propose de prendre le texte qui n'avait été joué qu'une seule fois par Robert Cantarella. Il me le donne à lire en me disant qu'à première lecture, je vais trouver ça compliqué ; mais que la deuxième fois je vais me dire qu'il n'y a que celle-là qui existe ! Et c'est exactement ce qui s'est passé. A la première lecture, alors que je croyais connaître Hamlet, je me suis dit que c'était vraiment compliqué ; puis je l'ai relu et je l'ai adoré. Je lisais souvent le texte à haute voix, car Markowicz a eu la particularité de traduire la pièce en décasyllabes, ce qui change tout. Et à cette époque, je suivais beaucoup ce que faisaient Robert Le Magnifique et Abstrackt Keal Agram : je commençais vraiment à rentrer dans ce style de musique que je n'écoutais pas auparavant. Et quand j'écoutais tel ou tel morceau de l'album Cluster Ville d'Abstrackt Keal Agram par exemple, je lisais des extraits de la pièce sur la musique. J'ai dit le texte du spectre sur un morceau, sans le faire exprès, et ça sonnait très bien. On en a parlé avec Robert, avec Abstrackt Keal Agram, et on a décidé de monter le projet. Puis j'ai croisé Arm sur des scènes, parce qu'il faisait des apparitions pendant les concerts d'Abstrackt Keal Agram, et je lui ai demandé si ça lui disait d'écrire un morceau. Puis le label de Robert et Psykick Lyrikah, Idwet, a été emballé, et on a fait un disque très spontané en une vingtaine de jours.


Robert Le Magnifique, comment s'est passé le travail avec Abstrackt Keal Agram pour la composition de la musique de la pièce ? Etiez-vous aiguillés par le metteur en scène ?

Robert Le Magnifique : Oui, David y avait déjà réfléchi. La pièce se découpe bien-sûr naturellement en actes et en scènes, et David nous a dirigés, en fonction de la couleur de telle ou telle scène. Il nous connaît, et comme il le dit toujours, moi je fais des trucs ludiques et plutôt rentre-dedans, tandis qu'Abstrackt Keal Agram font des trucs chiants (rires)... ou disons posés et mélodiques. David se disait que le mélange des deux serait intéressant, en fonction des scènes. Donc un tel devait travailler le duel, un autre la folie, etc.
David Gauchard : Et quand il y avait des blocages ou quand ça merdait, je venais avec des idées, par exemple des sons à sampler.
Robert Le Magnifique : Du coup, on a fait quelque chose de spontané, de naïf, car composé à partir de ce qu'on savait faire. Et après, David nous a poussés chacun dans nos retranchements. On a pu échanger les rôles : j'ai par exemple composé des choses plus sombres, et on s'est passé les morceaux entre nous : un des mecs d'Abstrackt Keal Agram faisait une mélodie, que je prenais pour y mettre un beat ou refaire le découpage, etc.


Et la composition de la musique se travaillait-elle avec vous, les acteurs, ou indépendamment de votre jeu et de votre déclamation ?

Adrien Ledoux : Pour la scène du spectre, nous avons vraiment travaillé ensemble, avec l'un des membres d'Abstrackt Keal Agram. L'indication que l'on avait au départ, c'était l'urgence : la scène est au petit matin, et il faut dire ce qu'il y a à dire le plus vite possible, avant que le jour ne se lève. On est donc parti sur un tempo élevé, sur un débit rapide, et on a construit ensemble la scène. C'était un moment très agréable.
Nicolas Petisoff : Ca, c'est pour toi, car tu es déjà musicien. Moi, je suis chanteur comme je suis danseur, c'est-à-dire pas du tout. Et ça a été vraiment plus compliqué. Quand on me foutait un micro dans les mains, j'avais l'impression d'être handicapé ; cet objet me posait un problème. Les premiers moments n'étaient pas évidents, et il a fallu beaucoup travailler.
Adrien Ledoux : Oui, et cette difficulté explique certains aspects de la première version du spectacle. On s'est un peu retranché dans le théâtre, parce qu'on a eu les boules : il y avait beaucoup plus de scènes de théâtre à proprement parler, et on ne jouait pas tous les morceaux de l'album. Ca nous a fait chier, alors on a repris le truc en main, pas mal poussés par David et les techniciens : on a fait une résidence où on a travaillé uniquement sur la musique et le débit.
David Gauchard : Et on a refait d'autres morceaux, dans un studio professionnel, car le disque avait été fait dans une école de théâtre, de manière assez artisanale. On a donc mis deux ans pour en arriver là où on en est. Deux ans qui représentent aussi le temps de se connaître, et d'appréhender réciproquement nos méthodes de travail : on est habitué en école de théâtre à travailler tous ensemble, alors que les musiciens travaillent souvent seuls avec leur ordinateur et leurs instruments. Il fallait apprivoiser tout ça.


Il y a donc eu deux versions de la pièce...

David Gauchard : Oui. La première version durait 2h30, on était une équipe de 17, alors qu'aujourd'hui on est 10 et le spectacle dure 1h20. On a resserré : des acteurs jouent plusieurs personnages, certains textes de Guildenstern ou de Rosencrantz sont dits par d'autres personnages, l'ordre des scènes a parfois été modifié ; tout cela dans le but d'émincer des scènes un peu trop narratives, et de retraduire plus émotionnellement le texte : c'est un spectacle émotionnel plus qu'intellectuel. C'est ce qui peut dérouter ceux qui ont lu Hamlet, et qui se disent que ceux qui ne l'ont pas lu ne doivent rien comprendre. Mais qui connaît vraiment bien la pièce ? Je pense que notre mise en scène peut percuter des souvenirs, des sensations. Finalement, ceux qui parfois se perdent le plus sont certaines personnes qui ont une culture théâtrale ou littéraire, ou d'autres qui connaissent bien la pièce. Tandis que quand je discute avec des gens qui ne connaissent pas la pièce, ils ont une autre approche, et parlent plus de ce qu'ils ont ressenti.


Certaines de ces réactions ont pu s'exprimer sous forme de reproches ?

David Gauchard : Oui, bien sûr. Moi, je revendique ce spectacle comme étant Hamlet de Shakespeare, et comme étant du théâtre. Et pas un "Hamlet électro" ou de "l'électro-théâtre"... En fait, au départ, je me demandais comment faire une énième note d'intentions, avec le nombre de metteurs en scène qui ont travaillé cette pièce. Alors mon idée a été de faire un disque comme note d'intentions, plutôt que de faire des notes d'intention brillantes, intelligentes, et se basant sur le texte. Mais ça a été difficile de se faire suivre financièrement sur cette affaire. Parce que quand tu dis "Hamlet électro" à un programmateur, c'est Smaïn qui monte Molière... tu es tout de suite catalogué. On a eu de l'argent pour le faire, mais les gens qui ont financé n'ont pas vraiment suivi le projet, donc on s'est retrouvé un peu seuls au bout d'un moment. C'est ça aussi qui a donné l'envie de faire la nouvelle adaptation, puisqu'il y avait des salles de concert qui réclamaient la pièce.
Philippe Laurent : Quand on voit aujourd'hui les projets qui se montent au théâtre, il y a deux grosses formes. Il y a d'abord des créations qui restent dans des lieux - des Centres Dramatiques Nationaux par exemple, pendant deux ou trois mois et font un tout petit peu de tournée. La deuxième forme, c'est des créations faites pour être jouées et vendues à Avignon, donc qui rentrent dans un moule très précis : un décor quasi-inexistant car montable en dix minutes, 25 projecteurs et on n'en parle plus. Alors nous, ils n'arrivent pas vraiment à nous ranger : on n'est pas dans les cases pour les gens des concerts, ni pour les gens du théâtre, ni d'opéra, alors qu'on n'est pas très loin des trois ; les subventionneurs se renvoient la balle. On nous demande en gros les ambitions d'une compagnie de théâtre qui tournerait dans un CDN avec les moyens d'un groupe de rock sur la scène musicale.




Le monde du théâtre a plusieurs clichés qui lui collent à la peau : celui d'un monde cloisonné, quelque peu archaïque et surtout au public sociologiquement marqué : y a-t-il dans votre travail une volonté de briser cela ?

David Gauchard : Oui, clairement. Et c'est quelque chose qui s'affirme de plus en plus dans mon travail : un décloisonnement. Pas un décloisonnement dans le sens de "spectacle multi-arts" : ça, je ne le revendique pas, je le fais simplement, car pour moi c'est naturel d'être en harmonie avec son temps. Aujourd'hui, on a des téléphones qui prennent des photos, envoient des e-mails... C'est presque un quotidien, et je ne vois pas pourquoi le théâtre devrait exclure des technologies quotidiennes. Par contre, ce que je revendique, c'est l'idée que le théâtre est un lieu qui appartient à tout le monde. Or, il y a des tranches d'âge ou de la population qui n'y vont pas, et ce n'est pas normal ; et ce genre de projets peut amener au théâtre des gens qui n'y vont habituellement pas. Inversement, dans d'autres projets, l'idée sera d'emmener des "gens du théâtre" dans des endroits où ils n'iraient pas assister à des spectacles, et on prépare en ce sens un spectacle qui s'appelle Des couteaux dans les poules, de Harrower. C'est cette transversalité que j'aime, comprise ainsi.


Avez-vous, en tant qu'acteurs, l'impression avec cette mise en scène d'Hamlet de faire autre chose que du "théâtre" à proprement parler ?

Nicolas Petisoff : Pour ma part, dans Hamlet, je n'ai vraiment pas l'impression de faire autre chose que du théâtre. Au début, c'est vrai que c'était plus compliqué, mais aujourd'hui, je me dis vraiment que je fais du théâtre. Je joue dans une forme qui colle à la vie que je mène, et qui est celle de tout le monde : avoir une platine CD, etc. Avec ce spectacle-là, j'ai l'impression d'avancer dans un quotidien. Et là où je trouve que mon rapport avec le travail de David se fait bien et s'épanouit de jour en jour, c'est que ce travail correspond aux choses que je découvre et que j'aime au moment où je les découvre et les aime : j'ai rencontré Robert Le Magnifique, découvert la musique électronique et le hip-hop, que je ne connaissais vraiment pas bien. J'ai rencontré Arm et j'ai appris à aimer ce qu'il faisait, en le voyant sur scène, en écoutant sa musique. Et comme je me suis intéressé au hip-hop, j'ai eu envie d'aller voir un peu plus loin : je me suis intéressé au graff, au tag, à l'aspect graphique de cette culture qui me touche, et le prochain spectacle est un projet où l'un des partis pris importants est le graphisme à proprement parler. Et ça me semble tellement naturel d'aller dans le sens de ce qu'on découvre que je n'ai pas l'impression de ne pas faire du théâtre classique. La traduction de Markowicz est résolument contemporaine, et la mise en scène de David aussi. Alors classique ou pas... je ne me suis pas vraiment posé la question. La volonté de jouer au chanteur a été un peu l'erreur de la première version : je suis simplement un comédien de théâtre qui accueille dans son corps, dans sa tête, dans son jeu, des influences, des cultures, des façons de travailler diverses.
Adrien Ledoux : Quand tu ressens ce media comme ça, évidemment tu ne fais pas du "théâtre classique" : tu donnes simplement une parole, et cette parole est absolument universelle, et de ce fait contemporaine : elle parle de vengeance, de l'affectif mêlé au politique, de ces choses qui se trament en chacun de nous. Par l'univers qu'on développe, on amène cette parole à un autre endroit. Et c'est ça qui est intéressant.


Arm, si pour les acteurs un travail important a été effectué sur l'adaptation du jeu à la musique, ton écriture et ton rap ont dû à l'inverse se modeler sur une forme théâtrale, qui nécessite entre autres que tes textes soient immédiatement intelligibles. Que t'a-t-il été demandé, et comment as-tu envisagé ce travail ?

Arm : La première chose que David m'a demandée était d'écrire un petit peu ce que je voulais. Il s'agissait juste de participer au disque de la manière que je choisissais. J'avais carte blanche, et j'ai écrit l'épilogue Hier sans cahier des charges, en me plaçant chronologiquement au lendemain du récit, comme un narrateur neutre, dont on ne sait même pas s’il est une personne réelle. Ensuite, David m'a greffé à la première version de la pièce : je clôturais la pièce sur scène avec Hier. C'est une expérience impressionnante et qui m'a marqué. Puis mon rôle a été plus important sur la seconde version. Mais pas une seule fois David ne m'a demandé de jouer l'acteur, car ce qui l'intéressait était que j'apporte à la pièce ce que je savais faire. On a travaillé plus de choses ensemble, au niveau des thématiques, des sujets abordés, notamment pour ce morceau central (1000 bruits) qui est censé résumer tout ce qui a été amputé de la première version et où il fallait que je sois très précis ; ça a été la même chose pour La souricière, représentation de l'assassinat du roi par son frère, où il fallait que ce soit très narratif, étape par étape. Mais ça s'est fait assez naturellement, même si ce n'était pas évident au départ de rentrer dans cet univers, de découvrir une autre manière de travailler, une autre manière de réciter du texte, d'autres moyens aussi : budget, espace, nombre de personnes qui travaillent sur un projet... ce qui est impressionnant par rapport à un concert avec juste une platine et un micro. Au théâtre, il y a beaucoup de monde et il faut que chacun soit en place, car le moindre écart pénalise toute l'équipe. Mais plus ça va, mieux c'est.
David Gauchard : Et il y a eu un moment où j'ai demandé à Arm d'attraper le texte de Shakespeare, pour ouvrir la pièce sur les recommandations aux acteurs dites par Hamlet. Au départ, il était réticent, puis il est rentré dedans et a fini par dire tout ce texte.
Arm : Ce n'était pas évident. Les comédiens sont habitués à réciter un texte écrit ou traduit par quelqu'un d'autre, alors que moi j'ai l'habitude de rapper les choses que j'écris, et que je maîtrise donc dans la forme et dans le fond.
David Gauchard : Et puis tu penses ta musique quand tu écris, et les deux collent.
Arm : Oui. David m'a donc demandé de plus en plus : d'abord une carte blanche, puis écrire le texte mais avec des indications précises, et finalement Shakespeare...
Robert Le Magnifique : Et tout ça en quatre jours, tu t'es bien fait niquer la gueule ! (rires)
Arm : C'est sûr que ce n'était pas évident de rapper - même si ce premier morceau n'est pas tout à fait rappé - un texte de Shakespeare en introduisant la pièce... Mais c'est bien, ça met des coups de pied au cul.


Et comment appréhendes-tu le fait de jouer devant un public de théâtre ?

Arm : Sur la forme, ce n'est pas très différent de ce que je fais avec Psykick Lyrikah : j'arrive sur scène, je me fige, je ferme les yeux, je rappe un texte. Sur la première version, c'était difficile car c'était amené différemment : j'étais dans le public parmi les gens, et à la fin de la pièce je me levais, je montais sur scène et je clôturais la pièce, au bout de 2h30 de Shakespeare... J'arrivais là-dedans avec un public que je ne connaissais pas : silencieux, attentif, et c'était flippant. Sur cette version, je suis beaucoup plus à l'aise. Et je crois que tout le monde est plus à l'aise.
Adrien Ledoux : Parce qu'à l'époque, ce n'était pas vraiment encore l'aboutissement du sens du spectacle. La façon qu'avait Arm de venir au spectacle était délicate, discrète, à la fin, comme une idée introduite mais qu'on ne savait pas vraiment encore comment exploiter. Après, il y a eu cette infusion, qui rend tout absolument cohérent du début à la fin, et c'est très intéressant que tu commences par le livret traité en musique et que tu finisses par la carte blanche. Tu embarques le truc dans un sens nouveau.
Arm : Il y a aussi le fait qu'à force de jouer, on commence tous à bien se connaître. Quand humainement on s'apprécie, c'est évident que nos univers respectifs se mêlent beaucoup plus facilement. Quand j'ai déboulé sur la première version, à part Robert et David, la plupart des gens ne me connaissaient pas et avaient déjà fait un gros travail en amont, et j'avais l'impression de faire un petit peu tache par rapport à tout le boulot qu'il y avait eu derrière.
David Gauchard : Ce qui est bien, c'est que les comédiens commencent à être à l'aise sur des scènes de concert, et les musiciens sur des scènes de théâtre. Et Arm s'est intéressé à la représentation, aux placements et attitudes qu'il devait avoir sur scène, en proposant des idées. Et c'est pareil pour Robert, que j'ai réussi à faire sortir de derrière sa table pour qu'il remette le pipeau à Polonius.


Arm joue un personnage atypique car il n'est pas à proprement parler présent dans le texte de Shakespeare, et aussi bien sûr parce qu'il dit à plusieurs reprises ses propres mots. Comment définir son rôle ? Comme un observateur ?

David Gauchard : Oui, exactement. C'est l’œil.
Nicolas Petisoff : Ceci dit, son rôle est présent dans la pièce, même s'il n'est pas vraiment écrit sous cette forme là. C'est le personnage d'Horatio, qui dans Hamlet a un rôle semblable à celui du chœur dans la tragédie antique : faire le point sur ce qui se passe et ce qui risque de se passer, et dire le prologue et l'épilogue. Si ce personnage est pris en charge physiquement par Robert, dans les mots Arm lui a pris la place. Ce rôle a donc été véritablement concrétisé grâce à la venue d'Arm.
Arm : Et il y a quelque chose de plus subtil qui est en train de se jouer petit à petit. On pourrait penser que je suis l’œil, que seul le public voit. Mais petit à petit, dans la pièce, on a l'impression qu'il y a bien un personnage qui me voit et avec qui j'ai des échanges : Hamlet. Il y a aussi le fait que je double sa voix sur le monologue "Être ou ne pas être, la question est là", comme si j'étais une sorte de projection de sa conscience.
David Gauchard : Oui, et c'est aussi toujours toi qui rappelle le théâtre. Dans le prologue bien sûr, avec ces recommandations aux acteurs et au public, ou par exemple dans 1000 bruits, où tu cites "scène 3 de l'acte 4".
Adrien Ledoux : Et ce qui est intéressant, c'est que dans la plupart des fresques de Shakespeare, ce narrateur est présent, pour donner au peuple la parole qui pourrait être mal comprise. Mais dans Hamlet, Horatio a finalement un rôle relativement fermé autour de la famille de Danemark. Par analogie, le fait que Arm soit là, c'est un retour de cette voix qui rend au peuple le texte, le message. Cette pièce est critiquée comme une pièce un peu trop philosophique, un peu trop intimiste, déjà pré-romantique. Et là elle gagne quelque chose de plus, qui permet de mieux comprendre aussi l'intrigue politique. Le rôle d'Arm réintègre cette idée d'ouverture sur le public, sur le théâtre.


Vous avez parfois joué la pièce dans des salles de concert. Comment appréhendiez-vous cela, en tant que comédiens de théâtre ?

Nicolas Petisoff : Le rapport n'est pas vraiment différent, si ce n'est que j'ai eu la sensation - même si chaque chose et son contraire se vérifient à chaque représentation - d'un public très chaleureux. D'un accueil curieux, attentif. Et les spectateurs ont beau être debout, ils ont eux aussi le confort de fumer une clope, de se commander un verre. J'ai cette impression de quelque chose de moins compliqué, avec moins de pression.
Adrien Ledoux : Historiquement, c'est la relation que pouvait avoir Shakespeare au théâtre à son époque, et ses mises en scène comme son texte étaient adaptés à cela. Dans la salle, il y avait des montreurs d'ours, des prostituées, etc.


Au final, préférez-vous jouer au théâtre ou dans une salle de concert, ou cela n'a-t-il aucune importance ?

David Gauchard : Je trouve que ça ne convoque pas la même énergie. Dans une salle de concert, c'est rock, et ça me plaît. Et je sais que c'est un passage, puisque j'en reviens toujours au théâtre. Au théâtre, c'est une autre pression. Après, au résultat, dans les deux salles ça revient au même, même si par exemple l'esthétique est différente. Au final, je trouve qu'on y gagne dans les deux cas. Et on envisage l'idée de jouer Hamlet dans une troisième version, en théâtre de rue.
Nicolas Petisoff : Le fait de jouer dans les salles de concert a aussi apporté un fait simple mais important : Robert et Arm sont arrivés dans notre monde de "théâtreux", et on n'a jamais été aussi bien ensemble que depuis que nous, comédiens, sommes allés taquiner du bout des doigts leur monde à eux, depuis qu'on a fait le chemin inverse. Sur les plateaux quels qu'ils soient, concert ou théâtre, le fait que les deux mondes se soient à un moment confrontés et retrouvés, ça a créé une écoute. On avance d'autant mieux ensemble.
Arm : Même si ça n'enlève rien au fait qu'on se fout certainement de la gueule des comédiens quand ils disent qu'il y a du rap dans leur pièce, tout comme on se fout de ma gueule quand je dis que je joue Hamlet...


Propos recueillis par PJ à Lyon le 19 octobre 2005



Discographie

- Hamlet, Robert Le Magnifique, Tepr et My dog is gay (Idwet, 2004)
- Robert Le Magnifique : Robert Le Magnifique (Idwet, 2002), Kinky Attractive Muse (Idwet, 2004)
- Abstrackt Keal Agram : AKA (Monopsone, 2001), Cluster Ville (Gooom, 2003), Bad Thriller (Gooom, 2004)
- Tepr : The deadly master of rappers from hell (Idwet, 2003), Côte ouest (Idwet, 2005)
- Psykick Lyrikah : Lyrikal Teknick (cassette autoproduite, 2003), Des lumières sous la pluie (Idwet, 2004)


Extraits en écoute :

- Ophélie #2 – La folie (Robert Le Magnifique, Tepr, My dog is gay – extrait du CD Hamlet)
- 1000 bruits (Psykick Lyrikah – titre inédit, écrit et composé par Arm pour la pièce) – lire les textes


PJ
mise en ligne : 02.11.2005




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