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Bref retour sur quelques échanges et discussions relevés au cours de la 9ème caravane des cinémas d'Afrique, notamment autour du malentendu colonial, de la polygamie et de la réconciliation.


La 9ème caravane des cinémas d'Afrique s'est déroulée au cinéma Jeanne-Mourguet de Sainte-Foy-lès-Lyon, du 30 mars au 9 avril 2006. Une quinzaine de longs-métrages, une sélection de courts-métrages et diverses animations (contes, expos, tables rondes…) étaient au menu. Du Cameroun à l'Angola, de l'Afrique du Sud au Burkina, en passant par le Maghreb, le Sénégal ou la République Démocratique du Congo, la programmation a offert un panorama large et conséquent d'un continent aussi grand qu'il est peu montré.

Surtout, ce cru 2006 a donné lieu à de remarquables échanges, la plupart des projections se terminant par un débat, et chaque débat révélant des liens très forts entre certains spectateurs et le continent.


Ainsi, le discussion engagée par Ya Mutuale Balume à l'issue de la projection du documentaire franco-germano-camerounais de Jean-Marie Téno, intitulé Le malentendu colonial (2004). Ce film retrace le parcours des premiers missionnaires en Afrique et, en confrontant les analyses d'historiens africains et européens à celles du personnel desdites missions, met en lumière toute l'ambiguïté de l'aspect "civilisateur" des missions chrétiennes.

Le moins qu'il se puisse dire est que le documentaire a suscité le débat. Plusieurs anciens missionnaires étaient en effet présents dans la salle, et tous n'étaient pas d'accord sur l'interprétation de ce qu'ils venaient d'entendre et de regarder. « Ce film opère de sévères distorsions avec la réalité sur le terrain », s'indignera ainsi un spectateur au fond de la salle. « Au contraire, je trouve pour ma part qu'il est très en deçà de la réalité », objectera pour sa part un autre missionnaire, en poste à Dar es Salaam (Tanzanie). « Je confirme, l'appuiera une spectatrice, elle-même en poste pendant dix-sept ans au Cameroun. Lorsque je suis arrivée à la mission, j'ai été stupéfaite de constater que les enfants du village connaissaient mieux les chants grégoriens que les enfants français que j'avais laissé en France. C'est un comble, non ? »

« Avec la conférence de Berlin, en 1884, nous sommes passés de l'Afrique des africains à l'Afrique des européens », expliquait un historien interrogé dans le documentaire. Dépersonnalisation, honte de soi, schizophrénie (« En leur imposant l'obligation de franciser leur nom pour pouvoir aller à l'école, les missionnaires ont appris à des générations entières à mépriser leurs ancêtres »), nécessité de prendre en compte l'évolution des cultures traditionnelles africaines elles-mêmes, les thèmes abordés ont été nombreux, et le choix des exemples souvent percutant. « Un jour, j'ai demandé à mon grand-père s'il avait quelque chose à reprocher aux missionnaires, raconta Ya Mutuale Balume. Il m'a répondu que oui, il avait une chose à leur reprocher. La chose que mon grand-père reprochait aux missionnaires, c'était d'avoir oublié que Dieu les avait précédés chez nous… » Un autre ancien missionnaire prit alors la parole : « Mais comment voulez-vous que les missionnaires enseignent autre chose que le français à leurs élèves, alors même qu'en France les langues régionales sont mises de côté au profit du français pour tous. Et je suis bien placé pour en parler, je suis moi-même basque ! » poursuivit-il dans un sourire. « La technique de la "tabula rasa" est une réalité. Le lavage de cerveau est une réalité. Mais ce documentaire ne doit pas donner mauvaise conscience à ceux qui ont participé à ces missions. Il nous donne conscience de ce que nous avons fait, et c'est déjà beaucoup », conclut le même homme. « L'important, poursuivit Ya Mutuale Balume, ce n'est ni la question du passé, ni celle de savoir si tout cela est dépassé. L'important, c'est l'avenir. Et en matière d'avenir, ce serait un tort de penser 2007, 2008 ou 2009. Mieux vaut penser 2030, 2040, 2050 : c'est plutôt sur ce type d'échelle que les changements s'opèreront. »

Pour l'anecdote, au moment de se présenter aux spectateurs, Ya Mutuale Balume prit bien soin de dire : « Mon nom est Ya Mutuale Balume » et non « Je m'appelle Ya Mutuale Balume ». Pourquoi cette distinction ? Parce qu'un jour, de passage au village, un visiteur survint, auquel il se présenta en disant « Je m'appelle…. Une fois l'étranger parti, il fut traité de prétentieux par les anciens du village. « Depuis quand tu t'appelles ? C'est nous qui t'appelons ! C'est nous qui t'avons appelé ! » Anecdotes, anecdotes…



Un autre débat intéressant eu lieu au sortir de la projection du documentaire 5x5, du sénégalais Moussa Touré, débat organisé en présence du réalisateur. Le sujet du film ? Une enquête au cœur d'une famille polygame du Sénégal, dont le père est au sommet d'une pyramide de cinq épouses et d' « environ vingt-cinq enfants ». Certitudes d'un autre temps du côté du père, frustration des épouses de ne pouvoir passer plus de temps auprès de leur mari que ne leur autorise le tour de rôle traditionnel, velléités de rupture vis-à-vis de ladite tradition de la part du fils aîné, le documentaire donne à voir une cellule familiale complexe, faite de non-dits et de silences – mais peut-être aurait-il pu aller plus loin dans les confidences, notamment des épouses, si c'était une femme qui avait tenu la caméra… « La polygamie, c'est le silence, rappellera d'ailleurs Moussa Touré. Au Sénégal, 83% des habitants sont issus de la polygamie. Le Président est issu de la polygamie. La plupart des réalisateurs africains sont issus de la polygamie. Je suis moi-même issu de la polygamie. »

Une spectatrice prit alors la parole : « Une chose me choque dans le film, c'est lorsque le père dit qu'il a ENVIRON vingt-cinq enfants. C'est un peu fort, quand même, de ne pas connaître le nombre exact de ses enfants ! » A quoi Moussa Touré lui répondit : « Vous savez, madame, dans certaines sociétés, culturellement, les gens n'aiment pas dire le nombre exact de leurs enfants, de peur de s'attirer le malheur. Il s'agit d'une forme de superstition, héritée de l'animisme. C'est pourquoi ils préfèrent rester vague quant au nombre. » Cette réponse fut le début d'une longue série de parallèles entre les sociétés occidentales et africaines, provoquant souvent des sourires dans l'assistance. « Vous savez, pour un africain, le fait de vivre en concubinage, comme cela se fait en Europe, c'est choquant. La règle pour habiter ensemble, c'est le mariage. De la même manière, le fait de marcher main dans la main comme le font les couples en Europe, cela étonne toujours en Afrique. "Pourquoi elle suit son mari tout le temps comme ça ?" disent parfois les gens là-bas. "Il faut qu'elle lui lâche la main". Enfin, il ne faut pas oublier que les sociétés dont nous parlons sont des sociétés par essence communautaires. L'individu y compte moins que la communauté. C'est l'une des différences majeures avec les sociétés occidentales. »

Une autre spectatrice prit alors la parole : « Et pourquoi ce ne seraient pas les femmes qui seraient polygames ? » Réponse de Moussa Touré : « Il y a sans doute une raison toute simple, c'est le fait qu'en cas de naissance, il serait difficile de déterminer qui est vraiment le père de l'enfant. Mais vous savez, il est également possible de retourner la problématique : en Europe, combien d'hommes ne sont pas polygames, dans les faits ? Il n'existe pas vraiment de statistiques là-dessus. »

Par rapport aux récents débats sur la question en France, Moussa Touré précisa la chose suivante : « En la matière, il y a une ambiguïté totale. C'est comme avec la question de l'excision, l'Afrique se trouve dans le brouillard par rapport à ses traditions, notamment à la demande de l'Europe. Pour ma part je pense que pour que les choses changent, il faudra que deux générations meurent. Le problème, c'est que cela voudrait dire qu'il faut aussi que ma mère meure. Or même moi qui suis très critique sur la question de la polygamie, je ne veux pas que ma mère meure ! Vous comprenez tout le paradoxe de la situation ? »


Le festival se poursuivit ainsi, de projections en débats, de rencontres en réflexions. Le prix du public fut attribué à La caméra de bois, film sud-africain de Ntshaveni Wa Luruli (2003), une histoire de fascination réciproque entre une adolescente blanche des beaux quartiers du Cap et un jeune garçon noir du township voisin. Lumière naturelle à la Terrence Malick, voix-off à la David Gordon Green, complexe dosage de thèmes intimes et universels, le film n'a vraiment pas volé sa récompense. Il succède au palmarès à Madame Brouette de Moussa Sene Absa (Sénégal, 2002), lauréat lors de l'édition 2004 du festival fidésien.



Pour le reste, la projection de La nuit de la vérité de Fanta Régina Nacro (Burkina-Faso, 2004) et la rencontre qui s'ensuivit avec la comédienne ivoirienne Naky Sy Savané fut l'un des autres temps fort du festival. Un peu à la façon de ce que réalisa Danis Tanovic en 2001 avec No man's land autour de la question des conflits en ex-Yougoslavie, ce film use de l'allégorie pour décortiquer le rôle et la place des femmes dans la société, en temps de paix comme en temps de conflit, ainsi et surtout que la douloureuse thématique de la réconciliation. On y suit, dans un pays imaginaire, une rencontre pour la paix entre le pouvoir en place et les rebelles – et singulièrement entre le président et sa femme d’un côté, et le chef des rebelles et son épouse de l’autre. Au-dessus de la fable plane l’histoire réelle des guerres dites « civiles » et des sociétés ayant connu le fratricide, toutes hantées par la même question : une poignée de main ou deux signatures suffisent-elles pour reconstruire le lien, quand l’un tua la veille les enfants de l’autre ? La projection mit la salle K.O. Heureusement, la comédienne se chargea de ramener un peu de vie. « Lorsque le tournage de ce film a débuté, mon pays, la Côte d'Ivoire, traversait une grave crise. Je n'avais plus la tête au film, je ne souhaitais plus le faire. Et puis je me suis dit que c'était un devoir pour moi de faire ce film. Nous autres artistes africains ne travaillons pas pour la beauté, mais pour dire quelque chose. L'Afrique, ce n'est pas que les tam-tams. Les décideurs de nos pays ne nous écoutent pas, aussi c'est un devoir pour nous d'être engagés. Ce film me semble être un hymne à l'amour, à la tolérance et à la paix. »

Enfin, coup de chapeau aux deux films angolais présentés : Un héros de Zézé Gamboa (2005) et Na cidade vazia de Maria Joao Ganga (2004), occasion rarissime de voir un peu de ce pays ravagé par quarante-cinq années de guerre coloniale puis civile.


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mise en ligne : 15.05.2006




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