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L’accent jamaïcain fait sonner « Life & Debt » et « Life & Death » à l’identique.

Le nom de cette île des Caraïbes suffit pour faire naître les images de plages paradisiaques et les rythmes du Reggae qui y prît racine dans les années 60. En 1990, Stéphanie Black s’est rendu en Jamaïque avec ces mêmes clichés en tête, sur les traces du million de touristes, aux trois-quarts états-uniens, qui remplissent chaque année les hôtels. A cette époque elle avoue ne connaître de l’OMC ou du FMI que la signification des initiales : Organisation Mondiale du Commerce et Fond Monétaire International. Pour elle, l’OMC est une de ces organisations internationales caritatives, au même titre que la Croix Rouge! Le documentaire illustre pourtant qu’après les colons esclavagistes britanniques, ce sont ces deux institutions qui imposent aujourd’hui leurs politiques au pays, appauvrissant la population. Une des conséquences les plus visibles de ces mécanismes est la sinistre compétition que se livrent la Jamaïque, l’Afrique du Sud et la Colombie pour le titre de pays le plus violent au monde.


De l’esclavagisme à « l’indépendance »

Ce n’est pas le sujet principal du film, qui s’attarde plutôt sur la situation actuelle de la Jamaïque. Cependant, quelques précisions historiques s’imposent. En effet, ce que connaît aujourd’hui ce pays est révélateur de ce qu’il convient d’appeler le néocolonialisme, tant il est dépendant de la bonne volonté des puissances occidentales, qui font la pluie et le beau temps notamment dans le domaine économique. Stéphanie Black fait remarquer qu’un tel film aurait pu être tourné, moyennant quelques adaptations, dans les anciennes colonies françaises ou espagnoles, d’Afrique ou d’Amérique du Sud.

En 1670, la Jamaïque devient officiellement une colonie britannique, jusqu’au 6 août 1962, date de son indépendance dans le cadre du Commonwealth. A la fin du 18ème siècle, ses 300.000 esclaves noirs font de la Jamaïque le plus grand exportateur de sucre au monde et une des principales plateformes de la traite négrière. En 1833, l’abolition de l’esclavage fait disparaître les chaînes qui entravent les pieds des esclaves, mais pas le rapport de domination d’une économie encore aux mains des planteurs blancs. Une période de 19 ans d’affrontements physiques ininterrompue, de 1865 à 1884, suivie de l’essor des mouvements nationalistes auront raison de cette absurdité : une reine anglaise régnant sur une population de près de 2 millions de descendants d’esclaves à plus de 7000 kilomètres. Ce paradoxe est souligné dans le documentaire par des extraits du livre « A Small Place » de Jamaica Kincaid*. Cet écrivain, originaire d’Antigua, a d’ailleurs écrit le texte de la narration de Life & Debt . Aujourd’hui, Elisabeth II n’est reine de la Jamaïque que sur le papier.

Cette histoire a directement engendré la culture rasta et marque de nos jours les identités et revendications de l’ensemble des peuples caribéens, qui ont connu des trajectoires parallèles. Lors de la projection du documentaire en Guadeloupe, au cours du festival du Mois du Documentaire, Stéphanie Black a d’ailleurs soulevé la question du devenir des départements français d’outre-mer s’ils devenaient un jour indépendants.


Le cercle vicieux des plans d’ajustement structurel

En 1976, Michael Manley est élu premier ministre sur un programme prévoyant l’indépendance de la Jamaïque vis-à-vis du FMI. Mais en 1977, la situation du pays ne laisse pas d’autre choix, selon ses dires dans le documentaire, que de souscrire à un premier prêt. C’est le début du cercle vicieux de la dette jamaïquaine. Celle-ci s’élève aujourd’hui à 45 milliards de dollars pour un PIB inférieur à 11 millions de dollars…

Les prêts du FMI ou d’autres organismes internationaux (Banque Mondiale et IADB, Banque Interaméricaine au Développement), pourtant gracieusement consentis à taux exorbitant (de 15 à 40% !), ne sont pas accordés sans contreparties. Quand, bien vite, la Jamaïque, comme les autres pays endettés, est dans l’incapacité de rembourser ses prêts et ses intérêts, divers plans d’ajustement structurel lui sont aussitôt dictés dans des « re-négociations ». Ce terme très politiquement correct recouvre l’abaissement jusqu’à la suppression des barrières douanières, la disparition des subventions aux agriculteurs locaux, des amputations grossières au code du travail, la dévaluation de la monnaie entre autres réjouissances.

Ces concepts économiques abstraits ont une manifestation bien palpable. Les touristes américains des luxueux hôtels de l’île ne consomment aujourd’hui que des produits importés de Miami. Les agriculteurs qui permettaient aux Jamaïcains de se nourrir ont eu le choix entre la reconversion vers une monoculture d’exportation, la banane, ou la disparition pure et simple. Les produits venus des Etats-Unis, subventionnés parfois à 150% de leur valeur n’ont laissé aucune chance à la production locale désarmée par les plans d’ajustement. Les gens qui ne peuvent travailler dans les exploitations bananières, exposées aux fluctuations du tout-puissant Marché , ne peuvent que se tourner vers les usines des zones franches, elles aussi imposées.

Dans les zones franches, créés en condition des prêts, une législation minimale du travail est appliquée et les salaires y sont ridiculement bas. Le film présente le témoignage de femmes qui y sont employées. Elles expliquent clairement que leur soumission doit être totale sans quoi elles sont virées et privées de la seule source de revenu ridicule mais stable disponible en Jamaïque.



Le documentaire montre les révoltes violentes qui éclatent régulièrement dans les rues de Kingston. Ces émeutes n’ont apparemment pas de cible particulièrement bien identifiée, mais c’est bien la détresse sociale, la misère ambiante qui en est la cause. Une image, pas si anodine, frappera peut-être les esprits : les troupes anti-émeutes sont équipées de M-16 américains. Un peu comme si l’Empire imposait les conditions de la révolte et fournissait de l’autre main les moyens de la contenir. Une image qu’on retrouve en d’autres lieux…


Le reggae, voix du ghetto, voix de la révolte

La naissance de cette musique correspond à peu près avec celle de la dette jamaïcaine, dans les années 70. Le bande sonore du film présente beaucoup des grandes stars du genre : Sizzla, Capleton, Buju Banton, Anthony B… Avec la démonstration de la réalité du pays, les textes prennent du poids et de la profondeur. La fameuse Babylon, sorte de grand méchant loup de beaucoup de textes en reggae, a pris forme tout au long du film. Preuve que les artistes jamaïcains ont une vision bien plus précise que bien des textes du reggae occidental, ces lyrics du groupe de Ziggy Matley, The Melody Makers, dans la chanson G7 : "Ces pays veulent rester au sommet/ Ils trouveront n'importe quel moyen/ Pour eux, les peuples du tiers-monde/ Ne sont qu'un petit prix à payer".
La religion rasta est née à la fois de l’affirmation d’une identité des anciens esclaves et de la nécessité d’un espoir face à la situation du pays. Elle ajoute parfois un verni un peu mystique à certaines oreilles à des textes qui dénoncent pourtant une injustice concrète.

Le film n’a pas encore été édité en version française. On peut trouver le DVD zone 1 sur Internet. Il est tout de même possible d’organiser des projections spéciales via eurozoom.fr.


Deor
mise en ligne : 15.10.2006




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