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« Je m'élève en faux contre l'idée selon laquelle la principale caractéristique de l'Afrique est sa pauvreté. Elle est plutôt victime de ses richesses. Je voudrais donc qu'on parle principalement de paupérisation, et non pas de pauvreté. Parce que quand vous parlez de paupérisation, vous touchez du doigt les mécanismes. Et Bush est au centre de ces mécanismes. Bush est chef d'orchestre, donc je ne vois pas de quoi il se plaint… Moi je dis que l'Occident s'est créé et s'est infligé deux peurs : le terrorisme et l'immigration. Alors soyons sereins : il faut cesser de continuer à ériger les causes des maux en solutions. Tout est aujourd'hui à vendre ou à acheter. Quand, au village, une femme malade peut mourir et pourtant l'infirmier qui a le médicament dans ce village refuse de la soigner parce qu'elle ne peut pas payer… On en est arrivés à ça. Finalement, c'est ce que nous avons retenu du système, c'est-à-dire "paye ou crève". C'est ce que l'Occident nous donne comme leçon, et c'est ce que nous nous infligeons comme traitement. Et cela, moi je pense que c'est ce qui est requis de l'Afrique aujourd'hui, c'est un sursaut, se ressaisir. »
(Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali, in Bamako)





Le vendredi 27 octobre 2006, le Ciné 89 de Saint-Priest (69) organisait une projection-débat autour du film Bamako d'Abderrahmane Sissako, sorti quelques jours plus tôt et déjà en voie de disparaître de l'affiche. Diverses associations et organisations avaient pour l'occasion battu le rappel de leurs troupes : Attac, Survie, la Ligue communiste révolutionnaire, le Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-monde, etc. Au programme : projection du film, puis débat avec Victor Nzuzi, paysan congolais.

Bamako, version Abderrahmane Sissako ? Certains spectateurs le reçoivent comme une gifle. D'autres hochent la tête tout le long de la projection, « heureux » de voir enfin portée sur grand écran la réalité qui est la leur depuis toujours et peut-être à jamais. Ces dernières années, seuls sans doute Le profit et rien d'autre de l'Haïtien Raoul Peck et Le cauchemar de Darwin du Suisse Hubert Sauper ont autant secoué leur assistance, pourtant a priori déjà initiée aux enjeux du sujet. Le sujet ? Un procès. Celui que quelques habitants d'Hamdallaye, un quartier populaire de Bamako, décident d'intenter aux Politiques d'ajustement structurel, à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international.


« Qu’est-ce qui a fondamentalement changé, depuis le XIXe siècle, dans ce questionnement de la race blanche quant à la race noire et, d’une manière générale, aux non-Blancs ? Rien, hormis l’appellation et la nature des enjeux en Occident : l’argent roi a pris le pas sur la religion, et la communauté à laquelle il est question d’être éligible n’est plus celle des chrétiens mais celle du libéralisme triomphant. Les gagnants et les défenseurs de ce système sont convaincus que le salut des peuples d’Afrique passe par la mondialisation néolibérale. D’où la mission du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale : depuis plus de deux décennies dans le cas de la plupart des pays africains, ils infligent des souffrances indicibles à des populations qui n’ont pas demandé à être converties et qui, même si elles le voulaient, n’auraient ni les moyens, ni la liberté d’embrasser la religion dominante : l’argent. A l’instar des maîtres d’hier – négriers, maîtres d’esclaves et colons -, ceux du jour se permettent de sanctionner et de priver des populations entières de leur droit à l’éducation, à la santé, à l’eau potable, à l’emploi. La prédation et la déshumanisation ont gagné en sophistication depuis la chute du mur de Berlin. »
(Aminata Traoré, in Le viol de l'imaginaire, 2002, p.18)


En 2002, juste après avoir achevé Heremakono, en attendant le bonheur, son précédent film, Abderrahmane Sissako s'interrogeait sur la nécessité pour lui de passer à la vitesse supérieure. Longtemps en effet il se sera « contenté » d'effleurer, certes avec une infinie délicatesse, les thèmes qui lui sont le plus chers : l'exil intérieur, le sentiment de solitude qui étreint dès qu'il s'agit d'être au milieu des autres – et les multiples références à Aimé Césaire tout au long de La vie sur terre (1998) en attestent. Avec Bamako, le réalisateur à l'itinéraire mauritanien, malien, soviétique puis français a décidé de traiter frontalement les racines de la « désidentité » croissante de ses contemporains. Qu'est devenue l'autorité de ce père licencié dont le quotidien consiste désormais à apprendre l'hébreu dans son coin, dans l'espoir de devenir le gardien d'une hypothétique ambassade d'Israël, s'il s'en ouvre une, à Bamako ? Comment contrer ce courant d'information Nord-Sud « que nous recevons d'eux et que eux ne reçoivent pas de nous », comme l'explique un témoin ? Comment filmer autre chose, enfin, lorsque chaque minute du quotidien ne renvoie plus qu'à cela, chaque jour plus que la veille et bien moins que le lendemain ?

Les expériences passées d'Abderrahmane Sissako lui permettent de conduire le spectateur au rythme qui lui semble le plus adéquat. Car ce que raconte le film, le réalisateur, lui, le fréquente quasiment de naissance – la cour du film est celle où il a lui-même grandi -, de même que l'ensemble du continent à qui il a décidé de donner la parole via plusieurs témoins maliens et sénégalais… Au fond, ce que raconte Bamako, il n'y a guère que l'Occident qui ne le connaît pas, ou mal. Faute de temps, paraît-il, faute de cran, plus sûrement. C'est la raison pour laquelle le film semble empli de ce rythme étrange, presque contemplatif, où les vérités les plus crues précèdent les plans fixes silencieux les plus accablants. « Laisser respirer le spectateur » semble être le mot d'ordre du réalisateur, suffisamment au fait des rythmes d'ici et d'ailleurs pour savoir doser son propos et saupoudrer les digressions.

Car Bamako est tout sauf un film manichéen. Mi-documentaire, mi-fiction, le film joue en permanence sur l'ambivalence de chaque chose, de chaque fait et de chaque être. Il n'y a pas de victimisation ou de culpabilité à sens uniques, un continent noir tout blanc et des coupables blancs tout noirs. Il y a une co-responsabilité et une somme de miroirs que personne n'a intérêt à éviter. D'où ce gros plan sur la détresse d'un homme, porte d'entrée peut-être vers une religion et une espérance nouvelles. D'où Death in Tumbuktu, le film dans le film et ses personnages ambigus… Mais l'ambiguïté n'excuse pas tout. « Devoir de notre génération », le réquisitoire final s'avère cinglant.


« Les dirigeants du G8, qui, tout en se barricadant, nous invitent à ouvrir totalement nos frontières à leurs biens et services et nos esprits à leurs idées, ne savent pas qu’ils ont mis le feu aux poudres et jeté le trouble dans les âmes en Afrique. Nous vivons une situation de guerre larvée, parfois ouverte, en raison précisément du dogme libéral qui nous est imposé. Le drame est que les nations riches élèvent également des barricades dans leurs têtes, se cramponnent à leurs intérêts et à leurs certitudes. »
(Aminata Traoré, op. cit. p.99)

« Ainsi, après la sueur et le sang des esclaves, le travail forcé des colonies, les matières premières mal rémunérées, l’Occident, sans coup férir, nous enlève nos enfants, me disais-je. L’implication de ma sœur dans cette négociation m’exaspérait et m’attristait à la fois car elle ne correspondait pas à l’attitude habituelle des mères africaines. Possessives, celles-ci préfèrent généralement garder leurs enfants auprès d’elles. Mais les voici à présent en train de chercher activement un visa et un billet d’avion. Elles prennent le risque de les laisser partir loin, très loin, vers des destinations dont elles ne savent rien la plupart du temps. Elles consentent à d’autres sacrifices en vendant, quand elles le peuvent, les quelques biens qui leur appartiennent : terrain, bijoux, bœufs, etc. Les policiers qui traquent les immigrés dans les aéroports ou les harcèlent dans les rues, et tous ceux qui les humilient loin d’ici, ne savent pas que chaque migrant est investi de l’espoir d’une mère, d’une sœur et parfois d’une épouse qui pleurent en attendant que la vie s’améliore ici. L’émigration est le meilleur indicateur de l’état des lieux dans un pays. Le FMI et la Banque mondiale qui engendrent la pénurie et le désespoir avec leurs Programmes d’ajustement structurel devraient intégrer cette variable dans leurs calculs et cesser de pleurnicher sur le sort des Africains. »
(Aminata Traoré, op. cit. p.93)

« A qui la faute ? A un système économique mondial malade car boulimique, injuste et indifférent au sort des trois quarts de l’humanité, prêt à faire rembourser aux enfants faméliques du Sahel ainsi qu’à leurs pères et mères une dette extérieure dont ils ne sont pas responsables et dont ils ignorent jusqu’à l’existence. L’invasion des « barbares » et le terrorisme qui sèment aujourd’hui la panique en Occident se soignent en fait, et à tous les niveaux. En modérant ses "appétits", en cultivant le sens et le souci de l’Autre, des autres, en épargnant leur vie et en restituant aux pays du Sud ne serait-ce qu’une partie de leur dû sur l’immense fortune qui fait perdre la tête à tant d’Occidentaux, ce système passera de la barbarie à l’humanisme. Les milliers de jeunes Africains qui tentent de forcer les portes de l’Europe, au risque parfois de périr lors de la traversée du Sahara ou du détroit de Gibraltar avant d’être refoulés à leur arrivée, ne vont chercher que ce dont l’ordre néolibéral les prive chez eux, ni plus ni moins. Il suffirait que les pays d’accueil et les gouvernements africains aillent au-delà des professions de foi, des actions dispersées et du saupoudrage pour que l’envie du retour sur soi et chez soi, qui est profondément enfouie en chaque émigré, refasse surface. »
(Aminata Traoré, op. cit. p.97)





Le film s'achève sur un long travelling d'un silence assourdissant, bientôt ponctué par une ultime citation d'Aimé Césaire… Il faut quelques minutes à la salle sanpriote pour retrouver ses esprits, et à Victor Nzuzi pour reprendre oralement le flambeau qui vient de traverser l'écran. « Ce quotidien est celui que nous vivons tous les jours » expose-t-il d'entrée d'une voix claire et puissante. Multipliant les parallèles avec la vie quotidienne en République démocratique du Congo, Victor Nzuzi évoque notamment sa rencontre à Bruxelles avec un professeur d'université, incarnation vivante de ces hommes qu'Ekoué de La Rumeur appelle « ces Blancs donneurs de tapes dans le dos ». Celui-ci entreprend en effet sans ciller de le rassurer à l'approche de telle élection présidentielle : « Notre université vous a envoyé deux experts afin de vous aider à rédiger votre constitution. »

D'anecdotes en chiffres et de chiffres en anecdotes, la soirée avance ainsi, suscitant parfois l'indignation de ceux qui semblent découvrir le pot aux roses et quelques degrés supplémentaires dans le bouillonnement de ceux qui savent déjà. « Les dégâts en Afrique ont des répercussions en France. Si Monsieur Sarkozy veut trouver une solution à sa politique d'immigration, il faut bien qu'il comprenne qu'il lui faudra en amont trouver une solution au maldéveloppement de l'Afrique », rappellera ainsi une spectatrice…

Au moment où la soirée semblait toucher à sa fin, un spectateur qui piaffait dans son coin depuis le début s'avança alors au milieu de l'estrade et fit face au public. Son intervention fut courte mais tonitruante : « Le pays d'où je viens vous importera peu, c'est en tant qu'Africain que je veux vous parler… Le problème des Etats d'Afrique francophone, c'est l'Etat français. La population française n'a rien à voir avec ça, car elle ne comprend pas ce qui s'y joue. Les Etats d'Afrique francophone sont présentés ici comme étant des démocraties, alors pourquoi sont-ils tous dirigés par des militaires ou d'anciens militaires ? Ces dernières années, le seul qui a dit non à la France, c'est Gbagbo. Résultat ? Son pays est aujourd'hui coupé en deux. Je répète : le problème des Etats d'Afrique francophone, c'est l'Etat français. La population française n'a rien à voir avec ça, car elle ne comprend pas l'enjeu. »


Le XXIe siècle ne fait que commencer.


AD
mise en ligne : 29.11.2006




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