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Ouagadougou, Burkina Faso, mardi 3 mars 2009. Voici quatre jours qu’a officiellement débuté l’édition des quarante ans du Fespaco, le festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou. Quatre jours d’une organisation/improvisation qui tient plus d’Il était une fois le Bronx que de La vie rêvée des anges, aux yeux des festivaliers occidentaux comme des locaux… Qu’importe. Comme tous les deux ans, ce festival est aussi l’occasion de regarder enfin sur grand écran un peu de ce continent que le petit réduit au pire à des flashes peuplés de treillis, de civières et d’AK 47, au mieux à des danses ou des ballons. Car le continent est vaste, complexe et nuancé, quand bien même certains thèmes abordés ici demeurent transversaux. C’est d’ailleurs ce que rappela dès le premier soir de projection officielle l’Egyptienne Jihan El-Tahri au moment de présenter son film Behind the rainbow. A travers l’histoire de l’ANC en Afrique du Sud, de ses débuts à nos jours, le documentaire posait en effet une question universelle, débordant le cadre de l’Afrique du Sud pour celui de l’Afrique tout court, voire bien au delà : que devient un parti d’opposition lorsqu’il se confronte à la réalité du pouvoir ?

De questions universelles en questions universelles – entre deux clins d’œil au cinéma hollywoodien et un hommage poétique et magistral à la chorégraphe zimbabwéenne Nora Chipaumire -, le Fespaco conduit le festivalier à la salle CGP, salle de conférence du centre de Ouaga ornée d’un pupitre et de deux portraits de l’actuel chef de l’Etat burkinabè. Sur l’écran blanc, un téléfilm, Sexe, gombo et beurre salé. Son réalisateur, Mahamat-Saleh Haroun - Mahamat-Saleh est le prénom de son père, Haroun le sien, comme le veut l’état-civil de son Tchad natal -, fut par le passé l’auteur d’au moins deux longs métrages marquants : Abouna, notre père en 2002 et Daratt (saison sèche) en 2006… Double surprise : l’action de Sexe, gombo et beurre salé se déroule non plus au Tchad, mais en France ; et le registre n’est plus celui du drame, mais celui de la comédie – encore qu’en creusant un peu, les larmes qui montent aux yeux en fin de film ne sont pas toutes des larmes de rire. Le pitch ? Une apparence de sitcom sur fond d’extranéité, où chaque carrefour de vie (divorce, paternité, monoparentalité, etc.) devient enjeu identitaire, à cheval qu’il est sur deux continents physiques autant qu’intimes.

S’il n’était pas dans la salle CGP ce jour-là, Mahamat-Saleh Haroun était pourtant bien à Ouaga. Rendez-vous fut donc pris pour le lendemain matin 10 heures, au bord de la piscine du très prisé hôtel Azalaï-Indépendance, pour une heure d’entretien avec celui qui est aussi le président de Fonds sud cinéma. Rencontre avec un cinéaste discret mais déterminé.


Quelle était l’intention de départ de Sexe, gombo et beurre salé ?

Mahamat-Saleh Haroun : Il s’agit d’un film fait en France sur des personnes que d’ordinaire on ne voit pas à l’écran. Comment raconter l’histoire de personnes qui vivent en France mais qui y sont invisibles pour le commun des Français ? Plus concrètement, comment raconter une histoire qui se passe en France dans une petite communauté africaine et réussir à passer cela en prime time ? Car le film est passé à 20h45 sur Arte en juillet dernier, c’était ça aussi l’objectif… Tout mon travail, si vous voulez, est de sortir l’Afrique de la case dans laquelle elle est assignée, refuser d’être circonscrit à un espace. Etre libre, c’est se déployer autant qu’on veut, repousser les limites. J’ai donc fait ce film pour ces deux raisons : donner cette visibilité-là et raconter des choses graves, tristes et profondes sous le couvert de la comédie – car c’est l’angle de la comédie qui avait été retenu.


Ce film parle de la réalité de beaucoup de gens, mine de rien…

Oui, j’ai pu constater ça lors des projections qu’il y a eu en France. En réalité les spectateurs adhèrent parce qu’ils retrouvent tout simplement un peu de leur histoire. Cette démarche, c’est aussi ramener les Africains dans une histoire humaine, en permanence. J’ai en effet l’impression que l’Afrique et les Africains ont trop souvent été mis à l’écart, comme s’ils ne faisaient pas partie de l’humanité. Mon souci est donc de raconter des histoires et des vérités d’hommes et de femmes, afin que les spectateurs ne se mettent plus de barrières et cessent de regarder ces hommes et ces femmes comme des animaux. C’est mon souci primordial.


Les premiers retours de spectateurs vous ont-ils convaincu d’avoir atteint votre objectif ?

Je crois que le but a été atteint, oui. Dès le tournage, j’ai eu la surprise de voir notre scripte, qui est belge et blanche et qui était souvent assise juste à côté de moi pendant les prises de vue, me dire : « C’est bizarre parce qu’au fond ce sont des gens comme nous… » Cette phrase, elle l’a sortie spontanément, et pour moi c’était une victoire ! Car l’objectif c’était quoi ? C’était de trouver comment évoquer sans misérabilisme ces questions-là, qui sont des questions finalement universelles, je pense.


Nous sommes ici à Ouaga, à mi-festival de ces quarante ans du Fespaco… Ces dernières années, le cinéma africain dans son ensemble tournait beaucoup autour de la thématique de la réconciliation, du vivre ensemble, dans le contexte des lendemains de guerres civiles… Cette thématique du « vivre ensemble » me semble aussi très présente dans Sexe, gombo et beurre salé, alors que le contexte est pourtant très différent…

Absolument. Je n’avais pas fait le lien mais je pense que c’est très juste… La question des conflits nés de l’occupation et du partage de l’espace est quasiment une obsession chez moi. En tant qu’étranger, c’est votre manière d’occuper l’espace qui fait que les gens vous tolèrent ou pas. Occuper l’espace, c’est faire du bruit, c’est parler fort, c’est tout ça… Et c’est cette façon d’être dans l’espace commun qui crée les conflits. Or, en cinéma, l’espace est une notion de premier ordre… Je pense que pour vivre en paix et s’accepter les uns les autres, il faut trouver un code commun. C’est pour cela que les conventions existent. Pour que les choses se passent bien et que nous puissions partager le même espace. A cet égard la cité, telle que je l’ai connue lors de mon arrivée en France, est une école formidable pour mener à bien ce type de réflexion.


C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que lorsque je suis arrivé en France, c’était à Bordeaux, dans une cité. C’est là que j’ai vu ce qu’était la vie sur les paliers. C’était un espace de rencontres incroyable, où forcément les gens finissaient par se connaître, se reconnaître, se lier d’amitié. Ce n’était pas forcément une communauté de religions ou de pays. L’enjeu pour moi était simple : comment ces personnes-là vivent ensemble ? Comment se partagent-ils l’espace ? Traiter de front cette question m’a donc semblé une démarche intéressante et utile, d’autant que ce sujet est souvent source de malentendus.


Certains architectes ont toute une réflexion sur l’incidence de la forme des constructions sur le « vivre ensemble » dans ce type de quartiers…

Absolument. J’en ai d’ailleurs moi-même beaucoup discuté avec un copain d’origine sénégalaise qui est architecte à Bordeaux et qui a été chef décorateur sur le film. L’échec de l’ « intégration » ou la persistance de tensions entre habitants d’un même quartier, d’une même tour, c’est aussi quelque part un échec de l’architecture en tant que solution à cet espace-là. L’architecture ne peut pas se limiter au fonctionnel et oublier le social, l’humain. Un immeuble n’est pas seulement un endroit pour dormir, c’est aussi un lieu de vie où se forgent des amitiés, des relations, etc.


A propos de relations, il y a dans ce film comme dans les précédents une sorte de fil rouge autour de la relation au père. Lorsque les deux garçons sont assis sur le canapé familial, le spectateur à l’impression de revoir les deux frères d’Abouna, notre père

Oui, il me semble… Si je travaille beaucoup sur cette absence de la figure paternelle, c’est peut-être en tant que Tchadien. Je m’explique pour que les choses soient claires : moi, mon père a toujours été là. Il est monogame, il a près de 70 ans aujourd’hui, il n’a jamais quitté la maison et nous n’avons pas été abandonnés comme peuvent l’être certains enfants de mes films… Mais le sentiment général que j’ai dans tout mon parcours - et je sais que je ne suis pas le seul - c’est que nous sommes nombreux à nous battre tout seuls pour arriver quelque part. Jusqu’à présent, il n’y a pas un Etat derrière moi qui me donne les moyens pour faire le travail que je fais. C’est cette absence d’assise, de territoire où s’adosser, qui fait que nous avons en permanence cette impression de se construire ou de bâtir son avenir par soi-même. Et ça c’est pénible… J’ai travaillé pour payer mes études, tout ça, et la vie continue avec cette sensation qu’il y a eu un mensonge par rapport à ce qui nous avait été affirmé lorsque nous étions enfants, cette idée de solidarité, de transmission. C’est quelque chose de violent, vraiment, cette conscience d’avoir été trompé.


Quand vous parlez de solidarité, vous faites allusion à la fameuse solidarité africaine ?

Oui, voilà… Je crois qu’il est temps de démythifier l’Afrique. Il y a une certaine Afrique éternelle qui imprègne nos sociétés – et Dieu merci, car s’il y a mensonge, quelque part cela veut dire que nous sommes normaux puisque tout homme ment dans sa vie. S’il est temps de démythifier, c’est parce qu’il est temps de montrer au grand jour les choses telles qu’elles sont. Les traditions nous lestent parfois d’un poids qui n’a aucun fondement, si ce n’est le pouvoir des aînés par exemple…



Dans Sexe, gombo et beurre salé, un personnage effectue d’ailleurs un parallèle entre la culpabilité chrétienne et la solidarité africaine…

Absolument, oui. C’est Aïssa Maïga, qui interprète le rôle de Amina dans le film, qui dit ça au fils aîné. Elle lui dit « culpabilité chrétienne » et lui il répond « non, solidarité africaine »… Soyons honnête, c’est aussi pour la rime que ce dialogue existe. Maintenant, il y a sans doute un parallèle entre les deux, c’est vrai. Cependant, n’étant pas chrétien, je ne peux en réalité théoriser que sur la solidarité africaine, qui n’est pas si forte que cela… Car là aussi il y a à dire. Lorsque je vois la déliquescence de certains Etats et de certaines sociétés, il est évident qu’il y a une absence de solidarité.


D’autant que cette solidarité est parfois à sens unique, avec ce fameux syndrome de la « vache à lait »…

Exactement. De fait la solidarité dans une famille africaine repose souvent sur une poignée de personnes sur lesquelles toutes les autres comptent, et ça c’est parfois pénible… Il n’est pas possible de rejeter en permanence la faute sur ce qui a eu lieu il y a deux cents ans. A un moment il faut assumer son histoire, assumer le fait de descendre d’ici et de là et se dire : voilà, à ce moment M, qu’est-ce que je fais pour avancer ? Que j’ai été fils de roi ou autre, au fond ça n’a aujourd’hui aucun intérêt. Il y a malheureusement des gens qui vivent sur cette gloriole du passé, pas toujours justifiée ni vérifiée. Cela devient des boulets que l’on traîne. Or à quoi sert un boulet si ce n’'est à empêcher d’avancer ?


La notion de ne pas perdre la face est d’ailleurs très présente dans chacun des choix effectués par les personnages du film. Ça va même plus loin : sans vouloir dévoiler la fin, les dernières décisions sont une manière de sauver les apparences à court terme. A long terme, ce sont des bombes à retardement. N’y a-t-il pas dans ces choix une métaphore de la réalité de certaines familles immigrées en Occident, où l’artifice prévaut ?

Absolument. L’artifice prévaut, et le plus dramatique c’est peut-être que les principaux intéressés n’en sont même pas conscient. Les identités se construisent avec la rencontre des uns et des autres. Toutes ces nouvelles influences créent de nouvelles identités. Nous ne pouvons ni le nier, ni en faire abstraction. C’est pourquoi je pense que s’en remettre sans cesse à cette idée que l’Afrique éternelle serait, dans ces familles, la seule donneuse d’identité, c’est un leurre. Cette idée n’est plus en phase avec la réalité. C’est ce que j’ai voulu traiter dans le film. Nous sommes aujourd’hui dans des trajectoires et des mixités nouvelles. L’homosexualité par exemple, qui est abordée dans le film, le montre bien. Le personnage doit-il assumer ou, au contraire, doit-il jouer la comédie quant à son identité sexuelle pour ne pas heurter la tradition ? Là, pour moi, c’est être hypocrite que de remettre à plus tard. C’est – une fois encore – se voiler la face… En tant que cinéaste qui réfléchit à ces questions de société, c’est mon rôle d’essayer de décrypter cela, de le montrer pour au moins en parler.


Le pas symbolique que fait le fils vers le père, à la fin du film, a un côté tragique : il y aura forcément un retour de bâton à un moment donné. C’est comme si chacun reportait cette échéance à la génération d’après…

Tout à fait. L’apaisement est momentané. Le mensonge, lui, se perpétue, toujours dans ce but de sauver la face. Or pour moi, dans une société, la seule chose qui compte pour un individu, c’est sa liberté, sa capacité à dire qui il est. Le mensonge a une espérance de vie courte, il ne s’imprime pas dans la mémoire car il n’est pas vécu. C’est toute la problématique de cette famille-là. Elle a un pied dedans, un pied dehors…


… et elle pratique la fuite en avant d’une génération sur l’autre. N’y a-t-il pas là d’ailleurs une forme de lâcheté ?

Effectivement. Quelque part c’est logique : l’enfant travestit la vérité pour la rendre acceptable aux yeux de son père, de la même façon qu’au début du film ce père lui-même biaisait avec ses enfants plutôt que de leur annoncer ce qui n’allait pas. Je crois d’ailleurs que ce passage est pour le père un moment d’humiliation terrible. Lorsque ses enfants le coincent sur l’absence de leur mère, et qu’il prend son petit déjeuner sans préparer le leur… C’est d’un égoïsme sidérant !


De la même façon, l’un des fils semble se murer derrière le casque de son baladeur… La famille ici, c’est un cadre rassurant ou un cadre oppressant ?

Comme toutes les familles, celle-ci relève des deux. Elle rassure autant qu’elle étouffe. C’est le lieu du réconfort mais c’est aussi le cadre où les ailes peuvent se briser. Quelle est la bonne distance avec sa cellule familiale ? Le problème est là, et cette question concerne tout le monde. Pour ma part, je n’ai pas encore trouvé cette juste distance, même si je m’en approche… C’est quelque chose que chacun doit penser soi-même en fonction des caractéristiques de sa propre famille. Je ne pense pas qu’il y ait de vérité absolue là-dessus.


C’est un peu la même chose avec la tradition, non ? Dans La ligne rouge de Terrence Malick, l’un des personnages s’interrogeait à voix haute : « Qu’est-ce qui nous empêche de grandir, d’atteindre la grâce ? »… La tradition, comme la famille, tient-elle davantage du socle ou du frein ?

J’ai un gros problème avec la tradition. Nous sommes ici dans le registre du figé, de l’éternel, de l’immuable, mais nous ne sommes pas en phase avec l’humain. L’humain c’est le mouvement, c’est la vie, c’est la remise en question… Je comprends tout à fait que pour beaucoup de gens, la tradition soit un socle, une base. Mais pour ma part je n’en suis pas convaincu. Je ne crois pas que ce sont mes traditions qui font de moi un Africain. Je crois davantage en l’éducation qu’en la tradition. L’éducation, ce sont des valeurs, une vision du monde, une certaine philosophie de la vie. C’est cela qui me différencie d’un Français qui a été éduqué dans le Lot-et-Garonne, par exemple, davantage que mes traditions… Beaucoup pensent que tourner le dos aux traditions, c’est mourir. Je ne pense pas. Ce n’est pas parce qu’un jour j’arrêterai d’enlever mes chaussures en entrant dans la chambre de ma mère que je cesserai d’être africain. Je pense qu’il y a d’autres valeurs qui font de nous des Africains. Chaque société a ses traditions, mais ce qui fait la différence, à mon sens, c’est une certaine vision du monde. Et cette vision du monde, c’est l’éducation qui a permis de la développer, de la questionner…


N’y-a-t-il pas d’ailleurs un respect plus strict de la tradition chez certaines familles africaines installées en Occident que chez beaucoup de familles africaines restées en Afrique ?

Mais oui ! Cela tient à cette notion de chamboulement de repères. Lorsque vous êtes largué, vous vous raccrochez à quoi ? Vous vous cramponnez à cette mythique et éternelle Afrique que la distance idéalise.


Cela nous ramène à la valeur ajoutée de l’exil… Dans le film, le père évoque d’entrée son désir de retour, tandis que les enfants sont eux quotidiennement renvoyés à leur altérité – et le seront aussi de toute façon s’ils suivent leur père dans son projet de retour… Pour ramener cette addition de cultures à une équation mathématique, est-ce que 1 + 1 = 2 ou est-ce que 1 + 1 = 3, en l’espèce ?

1 + 1 = 3. Clairement [Sourire] , et même s’il faut souvent du temps pour arriver à cette valeur ajoutée dont vous parlez. Cela s’applique d’ailleurs aussi bien au métissage biologique – l’enfant d’un couple mixte, par exemple -, qu’au métissage culturel (l’Africain grandi en Afrique et qui emménage en France). Comment tirer la quintessence de ce métissage ? C’est une question délicate. Mais se la poser, quelque part, c’est déjà avancer. Car il ne faut pas se leurrer : toutes les personnes confrontées à cette question l’ont un jour envisagée sous l’angle du handicap et de la frustration, autant que sous celui de la valeur ajoutée. La valeur ajoutée, ça vient avec les années, avec la sérénité.


L’avez-vous trouvée, cette sérénité ?

Non je ne l’ai pas encore trouvée, même si je pense que je n’en suis plus très loin. Parfois je pense l’avoir trouvée, et puis je m’aperçois qu’il manque encore quelque chose… Alors je continue.



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