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Quel a été votre parcours ?

Mon parcours… J’ai commencé par des études de cinéma, au Conservatoire libre du cinéma français à Paris, avant d’enchaîner avec une école de journalisme. Parce qu’en sortant d’une école de cinéma, en général, vous commencez par devenir assistant réalisateur et autres petits boulots. Or le problème c’est que je suis assez tête en l’air [Rires] . Je ne peux pas faire ce travail de caporal - sans être péjoratif. Gérer les horaires, le quotidien et la réalité du plateau, comme doit le faire un assistant réalisateur, c’est quelque chose de compliqué pour moi… Qu’est-ce que je pouvais faire pour continuer à vivre sans faire ce boulot-là ni travailler dans un bar ou faire la plonge, etc. ? Comme à l’époque j’écrivais des nouvelles, je me suis dit que ce serait bien de vivre de ma plume. J’ai donc passé un concours puis suivi une école de journalisme. Cela m’a donné la chance de travailler quelques années dans la presse quotidienne régionale, dans pas mal de journaux. J’ai beaucoup appris à ce moment-là : comment aller à l’essentiel, comment synthétiser, trouver les mots justes, ne pas s’épancher inutilement pour s’en tenir au sujet-verbe-complément… Cette écriture, je la tiens du journalisme.


Et avant Paris, vous viviez au Tchad ?

Oui, je suis né à Abéché, dans l’Est du pays. J’ai été obligé de quitter le Tchad en 1979, à l’occasion de la première guerre civile. J’avais reçu une balle perdue, je ne pouvais plus marcher. Du coup j’ai été mis dans une brouette, comme un sac de patates, puis conduit jusqu’au bord du fleuve. Mon père m’a pris sur son dos et nous avons traversé le fleuve. Je me suis alors retrouvé à Kousséri, puis de Kousséri en Chine car mes parents étaient diplomates, et enfin à Paris, pour mes études.


Dans quel contexte avez-vous reçu cette balle perdue ?

C’était la guerre. Les rebelles étaient entrés dans la ville, les obus tombaient et je me suis trouvé là, je traversais une rue, voilà.


Quel âge aviez-vous, alors ?

C’était en 1979, j’avais donc 18 ans. Je suis arrivé en France en 1982, ce qui fait que j’ai aujourd’hui davantage vécu en France qu’au Tchad. Les deux mémoires se télescopent, même si je serai toujours plus porteur de la mémoire du Tchad. Parce c’est celle du paradis de l’enfance…


Lequel des deux pays vous inspire le plus, en tant que cinéaste ?

A mesure que le temps passe, je m’efforce de développer des histoires qui se passent en France. Je pense en effet que nous, cinéastes africains vivant en France, avons suffisamment rasé les murs et qu’il ne faudrait pas que nous intériorisions cette culture de la marge. Il est temps de parler, aussi, des histoires qui se passent ici.


Y’a-t-il des cinéastes qui vous ont particulièrement influencé ?

Bien sûr. Si je remonte à l’enfance, je citerais en premier lieu Charlie Chaplin. Raconter une histoire d’abord par les images, à l’instar du cinéma muet, cela m’intéresse beaucoup. Le dialogue ne vient qu’ensuite, si nécessaire… Pour ce qui est des cinéastes africains, je n’ai malheureusement pu les découvrir que très tard. En revanche je reste très sensible au cinéma d’Akira Kurosawa, avec ces figures hiératiques… En fait, comme je le dis souvent, je suis attaché aux trois K : Kurosawa, Kiarostami et Kitano. Il y a chez Takeshi Kitano une fulgurance dans la violence qui me rappelle la « brutalisation » croissante de la société au Tchad. Il ne faut pas oublier que le Tchad est en guerre depuis 1965, les gens sont à cran et cela donne au quotidien des situations tendues…


Personnellement, Sexe, gombo et beurre salé m’évoque aussi le travail de Laurent Cantet. Ses quatre longs-métrages (Ressources humaines, L’emploi du temps, Vers le sud et Entre les murs) me semblent avoir fait de lui l’un des seuls cinéastes français contemporains capable de se coltiner avec pertinence les enjeux du réel tout en restant intelligible…

Oui… Quand je parlais d’influence, c’était d’abord au sens esthétique… Après, je me sens effectivement proche d’un cinéaste comme Laurent Cantet. C’est à mon sens le seul aujourd’hui qui se confronte à la problématique politique de manière responsable, sans rabâcher de lieux communs sur les immigrés, les clandestins, etc. Avec Entre les murs, c’est le premier à avoir réalisé un grand film sur la France telle qu’elle est aujourd’hui… Je lui dis chapeau bas parce qu’ils ne sont pas beaucoup, à ce niveau, à avoir ce courage-là. J’aime beaucoup, oui.



En matière de création, il y a souvent un fossé entre aspirations et contingences. Comment parvenez-vous à maintenir le cap ?

Là dessus, j’ai une philosophie toute simple que je m’efforce d’appliquer à tous les domaines… Il se trouve que j’adore cuisiner, et je m’efforce d’appliquer cette approche au cinéma… Lorsque vous voulez cuisiner et que vous ne disposez que d’une tomate, de quelques grains de riz et d’une saucisse, comment faites-vous ? Vous vous efforcez de préparer le meilleur plat possible, juste avec ces trois ingrédients-là… C’est cet objectif du « meilleur plat possible » que je m’efforce d’appliquer au cinéma. Il est possible de faire quelque chose de bien avec peu. C’est pour moi essentiel de toujours garder cela à l’esprit… Un film, c’est comme un plat que vous présentez à des invités. On ne prépare jamais un plat pour que les invités s’enfuient… Penser à cela m’aide beaucoup, notamment lorsque je n’obtiens pas le budget souhaité pour mener à bien mon projet…


Dans le même ordre d’idée, sans doute connaissez-vous le cinéaste Raoul Peck…

Oui, très bien !


Pour le passage à l’an 2000, Raoul Peck avait réalisé un documentaire pour Arte, intitulé Le profit et rien d’autre. Dans ce film, il déclarait notamment : « Pourquoi faire des films ? Parce que c’est plus convenable que de brûler des voitures. » J’imagine que cette phrase vous parle…

Et comment ! Ce film-là, je regrette tellement de ne pas l’avoir enregistré lors de sa diffusion… Sa voix-off, cette manière de démonter un à un les fourvoiements du capitalisme… Oui je me retrouve dans cette phrase, complètement ! C’est tout ce que nous essayons de faire, un cinéma politique doublé d’une certaine vision du monde… Je tiens Raoul Peck pour un des grands cinéastes d’aujourd’hui…


« Cinéastes engagés », c’est presque un pléonasme. Mais dès lors qu’il s’agit de rendre le message intelligible, cela devient plus rare, non ?

Nous sommes d’accord. Comment trouver la bonne forme pour que notre parole porte quelque peu ? Là encore, un cinéaste comme Raoul Peck fait vraiment du très beau travail dans ce registre. Je suis d’ailleurs étonné qu’il n’y ait pas plus souvent de rétrospectives le concernant. Son film Sometimes in april, pour quelqu’un comme moi qui a connu la guerre civile, ça vous prend aux tripes. Et même pour quelqu’un qui n’a pas vécu ça, qui n’est pas rwandais, c’est extrêmement bien rendu.



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