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Pour en revenir à cette quarantième édition du Fespaco, quel était le statut de Sexe, gombo et beurre salé ? Il a été projeté hier mardi 3 mars 2009 au CGP, il sera projeté à nouveau ce soir au cinéma en plein air Somgandé (Secteur 25)…

Oui… Hier le film a malheureusement été projeté en DVD alors qu’il devait être projeté en Dvcam. Les organiseurs ne savaient même pas que j’étais là alors qu’en fait ils étaient au courant… Bref, il y a eu un dysfonctionnement. Du coup le film a été projeté en DVD mais il ne passera plus en Dvcam… Ce n’étaient pas les conditions idéales pour voir le film, c’est vrai.


D’autant qu’effectivement la projection a débuté par un problème d’ajustement…

Oui, j’ai su ça après. Heureusement le chef-opérateur du film était présent donc il a réussi à remédier à ça.


Il y a eu d’autres sérieux couacs depuis le début du festival, notamment hier soir au cinéma Neerwaya, où le réalisateur camerounais Jean-Marie Téno a pris le micro pour dénoncer l’édition la plus « lamentable et pathétique » qu’il avait connue en vingt-cinq ans d’assiduité… Comment voyez-vous l’évolution de ce festival, qui est censé être le grand rendez-vous du cinéma panafricain ?

Le problème c’est qu’il n’y a pas d’évolution, justement. A chaque édition, il y a ces mots qui reviennent dans la bouche de plusieurs personnes : « C’est la pagaille, c’est le bordel, c’est mal organisé ». Et quelque part c’est même humiliant pour nous, cinéastes ! Il m’arrive par exemple d’être interpellé par des Européens, comme si nous étions tous comptables de cette pagaille… Nous n’arrêtons pas de le dire aux organisateurs du festival ! Il nous arrive parfois de gueuler… Le problème, c’est qu’à force de gueuler, vous passez pour un gueulard. Etiqueté comme tel, votre parole finit par ne plus avoir de poids… Alors pour éviter ça, vous vous taisez. Comme la plupart des gens…


Le changement de délégué général n’explique donc pas tout ?

Non, car je pense qu’à ce niveau il doit y avoir une certaine continuité dans l’équipe. La tête peut changer, mais l’équipe a quand même accumulé un certain savoir-faire en quarante ans, non ? D’autant que le Fespaco, c’est comme la saison des pluies : de la même manière que nous savons qu’en Afrique de l’Ouest la saison des pluies débute chaque année au mois de juillet, nous savons aussi que le Fespaco a lieu tous les deux ans à compter du dernier week-end de février. Logiquement cette certitude devrait permettre de s’organiser en conséquence pour être prêt à temps. Mais il faut bien admettre qu’une fois encore ce n’est pas le cas.


Etes-vous optimiste quant à l’avenir de ce festival ?

Oui, quand même. Il faut reconnaître que le gouvernement burkinabè a mis beaucoup d’argent sur cette édition du Fespaco. C’est sans doute un signe qu’il n’est pas près de le laisser tomber. Je veux donc croire en l’avenir de ce festival, même si davantage de professionnalisme ne lui nuirait pas. Comme dit le proverbe, tant qu’il y a un homme debout, il y a quelque chose à faire… Donc oui je me dis que ça va changer [Sourire] .


Vous êtes par ailleurs président de Fonds sud cinéma. Pouvez-vous présenter l’objet et les actions de cet organisme ?

Fonds sud, c’est une émanation du Centre national de la cinématographie et du Ministère des affaires étrangères français, qui finance des films venus des pays « du Sud », c’est-à-dire Afrique, Amérique du Sud, Asie, mais aussi certains pays d’Europe de l’Est… Malheureusement, le constat est souvent amer, notamment pour l’Afrique, ce qui explique aujourd’hui le faible niveau de production de films sur le continent. Je dis amer parce que cela résulte d’authentiques carences en amont : comment reprocher à un cinéaste de ne pas avoir le bagage cinéphile minimum alors qu’il n’y a même plus une salle dans son pays ?... Fort heureusement, quand les projets sont bons, ils sont souvent extraordinaires, brillants…



Comment expliquer les disparités en qualité comme en quantité entre le cinéma d’Afrique noire et celui du Maghreb, par exemple ?

Tout simplement parce qu’il y a au Maghreb des Etats conscients de cette situation. Je pense notamment à la Tunisie et au Maroc, qui ont des fonds multinationaux, et à un degré moindre l’Algérie… Cela permet de financer les films, mais aussi les salles, et donc d’entretenir une vraie culture du cinéma – je sais qu’au Maroc certains films ont fait jusqu’à trois cents mille entrées… A l’inverse, il y a deux semaines, un pays comme le Cameroun, qui n’est pourtant pas le pays le plus pauvre du continent, a dû fermer ses deux dernières salles.


Cela nous conduit à cette idée fréquemment répandue selon laquelle les films africains s’adresseraient avant tout à un public européen… Un mot là-dessus ?

C’est un faux débat. On nous fait des procès d’intention. En réalité, dès qu’un film africain a bonne presse en Europe, certains déduisent qu’il est fait pour les Européens. Pour être des vrais Africains, d’aucuns aimeraient peut-être que nos films n’attirent personne, ne suscitent aucun intérêt. C’est un procès injuste.


Vous évoquiez les critiques de film. Vous les lisez ? Qu’en attendez-vous ?

D’avoir été journaliste et à force d’en lire, j’arrive à distinguer les critiques qui viennent du cœur. Ce sont celles là qui m’intéressent. L’enthousiasme, c’est quelque chose de communicatif. Le lecteur sent quand le critique s’est éclaté à écrire son article parce que le film l’avait inspiré. S’il n’y a pas cette énergie, cet amour, ça ne m’intéresse pas.


Vous sentez-vous prophète en votre pays ? Et si oui, quel est ce pays ?

Quel que soit le pays, il est difficile pour un cinéaste de se sentir prophète en son pays, pour la bonne et simple raison que le cinéma reste un exercice de funambule : pour faire des films, il faut un financement, et pour obtenir un financement il faut souvent s’adresser à des organismes d’Etat. Or si le sujet de votre film consiste à brocarder la politique de votre Etat, vous comprenez que l’Etat va y réfléchir à deux fois avant de vous débloquer des fonds. La subversion, à un certain niveau, ça se contrôle, alors que le ressort de la plupart des cinéastes, à l’inverse, c’est la sensibilité à ce contrôle. Les cinéastes ne sont pas des fonctionnaires, ce ne sont pas non plus des journalistes, c’est la raison pour laquelle nous avons parfois cette impression d’être délaissés… Donc non, un cinéaste digne de ce nom ne peut prétendre être prophète en son pays. Au plus nous pouvons prétendre être une bougie pour le public. Quand vous marchez dans les rues de Ouaga aux côtés d’un cinéaste comme Simon Pierre Yaméogo, et que vous voyez les gens venir spontanément le saluer et le remercier pour son travail, vous vous rendez compte de l’influence qu’un cinéaste peut avoir sur la vie des gens.


A la fin de Bamako d’Abderrahmane Sissako, une avocate parlait de « devoir de génération ». Vous sentez-vous une responsabilité de cet ordre-là lorsque vous tournez un film ?

Complètement. Tourner un film, c’est comme tirer un pénalty. Il ne faut pas trembler et il faut le marquer parce que les autres comptent sur vous. Vous êtes leur porte-parole et comme le disait Spike Lee, Do the right thing, faut pas rater le cadre !... Nous sommes tous le fruit d’une histoire. La mienne a fait que quelque chose s’est un jour imposé à moi : parler, montrer. Le cinéma n’est qu’un moyen. Je ne peux pas y échapper.


Sous la forme d’une tragédie, comme dans Abouna notre père ou Daratt saison sèche ?

La plupart du temps, oui. Mon histoire personnelle fait que pour moi l’Afrique n’est pas un espace de comédie… Même si les gens rigolent beaucoup, c’est souvent une manière d’exorciser toute la douleur qu’il y a derrière. Or ce que je cherche en tant que cinéaste, c’est ce qu’il y a derrière la façade…


Ces rires sont d’ailleurs souvent démentis par le regard…

Absolument. Par le regard, et aussi par le bref soupir qui conclut ces rires… Ce sont des choses qui expriment tellement. Ce sont ces silences que je veux faire entendre.


Avez-vous des projets dans les mois qui viennent ?

Oui, je tourne en octobre un film intitulé Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. Le titre est tiré d’une phrase du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Comme il est long, je vais peut être l’intituler Un homme qui crie… Ce sera encore une histoire de père et de fils.


Anthony Diao
mise en ligne : 04.06.2009




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