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Lucien Jean-Baptiste - A propos du film 30° Couleur




La semaine de sa sortie, le 14 mars 2012, le film 30° Couleur a eu droit à une critique fleuve dans Télérama, signée Cécile Mury. Inspirez. « Un Martiniquais coincé s'émancipe au retour sur sa terre natale... Même si cette comédie de Lucien Jean-Baptiste et Philippe Larue évite - plus ou moins - les clichés touristiques sur les Antilles, on s'ennuie gentiment : le retour aux sources et aux « vraies » valeurs familiales reste trop prévisible. C.M. ». Expirez.

Pour notre part, ni ennui, ni gentillesse, ni prévisibilité. Ce long-métrage nous a au contraire semblé mériter quelques lignes de plus. Rencontre avec l'un des auteurs, Lucien Jean-Baptiste, également interprète principal.




S'il fallait donner un sous-titre au film, je pensais à une version détournée du slogan de Mai-68 « Sous les pavés, la plage ». Cette fois ce serait « Sous la plage, les pavés... dans la mare ». Cela te semble juste ?

Evidemment [Rires]. Déjà d'avoir comme décor le Carnaval, ça prend sens. Un carnaval, ce sont trois jours où les gens se lâchent. Il y a des cris de joie mais aussi des cris de douleur. Chacun sait qu'une fois que le Carnaval sera passé, les choses reprendront leur place, et cette place n'est pas forcément enviable.


Quelle est la part d'autobiographie dans l'histoire que raconte 30° Couleur ?

C'est un film globalement autobiographique. Tout est parti d'un souvenir de ma mère. Elle m'a dit un jour « mon fils, ne m'enterre jamais aux Antilles ». Venant d'une femme qui est arrivée en France à l'âge de 36 ans avec ses six enfants sous le bras, ce n'est pas anodin. Pour les enfants justement, le cheminement est limpide : t'es noir, tu grandis en France, t'es d'origine antillaise et puis peu à peu toute ta partie antillaise disparaît car tu t'intègres, tu te fonds dans le décor - bien que tu viennes pourtant de France, hein ! Arrive un moment où, à force d'être renvoyé à ta culture, à force de t'entendre demander, en tant que Noir, d'où est-ce que tu viens, de quel pays d'Afrique, etc., à force d'être renvoyé à ça, tu vas chercher les réponses. Ta quête te ramène jusqu'aux Antilles, et puis tu t'aperçois que tes réponses n'y sont pas. Tu trouveras au mieux de l'incompréhension, et au pire des choses très superficielles comme les cocotiers, la plage et quelques doudouistes [1] pour t'équilibrer.


Comme dans La première étoile, ton premier film, il y a ce noyau dur que représente la famille...

Oui, et c'est ce qui fait la continuité entre les deux films. La première étoile parlait d'un père nul, mais présent. Celui-ci parle d'un père brillant, mais qui s'est construit dans l'absence. Cette histoire est bâtie autour d'intuitions personnelles et d'anecdotes liées à mon proche entourage. Qu'est-ce que nous sacrifions dans l'exil ? Quelle part de nous-mêmes laissons-nous le jour de notre départ ? Que concédons-nous à ce fameux monde qui nous amène à toujours consommer plus, à avoir le dernier gadget à la mode ? Et lorsque nos enfants nous interrogent sur tout ça, que leur répondons-nous ?


De là l'idée de faire du personnage principal un paradoxe vivant, à la fois exemplaire professeur d'histoire dans le civil mais peu au fait de ses propres racines dans le privé...

Nous avons trouvé ce paradoxe intéressant, oui. Et une fois sa profession définie, nous avons enfoncé le clou. Non seulement le gars est historien, mais il présente des émissions de télévision. Il est en mouvement, il est dans la modernité. Et qui dit télévision dit argent. Aujourd'hui, tu ne peux pas te contenter d'écrire des bouquins, il faut faire des émissions. Même l'intellect rime aujourd'hui avec rentabilité ! A côté de ça, ce n'est pas un mauvais bougre non plus. Il enseigne donc il transmet.


Il y a d'ailleurs comme un hiatus entre le fait de pousser un gars qui a un métier « intellectuel » à ne parler que de matériel - toutes ses allusions à l'argent qu'il verse pour entretenir la famille... Par ricochet, cette famille apparaît bien plus spirituelle que lui.

Complètement. Après, ce que nous avons voulu faire avec ce personnage, c'est le pousser à l'extrême. C'est à dire que nous en avons effectivement fait un historien, un intellectuel. Pourquoi un historien ? Parce que je pense qu'avec davantage de gens au fait de leur propre histoire, la question du pourquoi et du comment de notre présence ici et maintenant serait beaucoup moins problématique, tant pour soi-même que pour pouvoir l'expliquer à son entourage. Expliquer ce qu'a été notre parcours et que nous n'y sommes pas pour grand chose, au fond. Parfois une présence en un lieu n'est que la conséquence de décrets, de lieux, en un mot d'une histoire - voire de l'Histoire.


Face à la constante évocation, par le personnage principal, de l'argent comme panacée de tous les maux, il y a le regard très dur que lui lance sa soeur à son arrivée, qui semble associer argent et corruption de l'âme...

C'est ce que nous apprenons plus tard, en effet. Nous apprenons que le personnage principal a été envoyé en métropole pour une mission mais qu'il l'a vécue comme un abandon. Sa manière à lui d'être avec les siens restés à la Martinique, c'était d'envoyer régulièrement de l'argent. Mais ce n'était pas ce que les siens attendaient, comme en atteste le regard que lui lance sa soeur... Cette situation est le lot de beaucoup d'émigrés. Ils sont sacrifiés et se sacrifient aussi, quelque part, tant le poids des attentes qui pèsent sur leurs épaules est conséquent. C'est aussi le deuxième sens du thème du retour : il y a le retour physique sur les lieux de l'origine, mais il y a aussi le retour des habitants de ces lieux, leurs mots, leurs gestes, leurs regards. Il y a des non-dits qui valent bien des discours. Pour un homme seul, cela peut s'avérer déstabilisant, voire bouleversant.


Autant que ça peut l'être pour son alter-ego Zamba ?

Nous, ce que nous voulions, c'était aller derrière le rire. Derrière le rire du Noir. Pour beaucoup de gens, le Noir ou l'Arabe, c'est le bouffon. Alors quand Zamba fracasse une chaise, ceux qui s'arrêtent à son rire de bienvenue et à son hospitalité joviale comprennent mal. Qui est le plus nul ? Celui qui est parti ou celui qui est resté ? Et si au fond nous n'étions pas tous sur le même bateau ? Et tout ça rumine dans la tête de Zamba pendant le Carnaval. « C'est quoi cette fête que je fais ? Pourquoi je me mets dans ces états minables ? Et merde ! ». Combien de fêtes, combien de férias où les mecs ne savent même plus pourquoi ils boivent. S'amuser ? Mais de quoi ? Qu'est-ce qu'il y a d'amusant ? Tu bois pour t'amuser ou tu bois pour fuir et te fuir, te finir d'un truc ?




Il y a des passages sur les Békés ou sur le monde de l'invisible... Y'a-t-il des thèmes pour lesquels tu en as gardé sous la pédale, pour ne pas choquer par exemple ?

Non. Ce n'est pas parce que nous montrions un lieu rarement filmé, la Martinique, qu'il nous fallait absolument d'être exhaustifs à son propos - et d'ailleurs comment l'être ? Ce que nous avons abordé, cela s'inscrivait dans la structure du récit... Je dis souvent qu'il y a beaucoup plus de Békés à Paris qu'aux Antilles. Le reste est connu : l'esclavage, le schéma postcolonial de l'organisation de la Martinique... Mais ce n'est pas valable qu'aux Antilles. En métropole aussi, il y a des entreprises qui tiennent les régions et les politiques, qui donnent une destinée économique. La seule différence c'est qu'aux Antilles les cartes ont été données il y a très longtemps, et qu'elles n'ont jamais été redistribuées depuis. Nous sommes encore sur ce schéma, avec en plus la dimension « couleur » propre aux Antilles.


Dans le film, le personnage principal a conscience de tout ça.

Il s'en est même dégagé, et c'est d'ailleurs pour cela qu'il en revient avec humour... Moi quand je reviens en Martinique, j'entends sans arrêt parler « du » Blanc. Moi je leur réponds : « Eh, attendez, moi en métropole j'en ai soixante-cinq millions, des Blancs ! » [Rires] Alors je comprends, hein, mais c'est cette réflexion qui m'a poussé à mettre une distance avec ces Békés.


Cela nous ramène à l'un des personnages les plus intéressants du film, à mon sens, je veux parler du beau-frère. Il semble à cheval sur plein de contradictions, complexé, et pourtant c'est l'un des plus proche sans doute d'une certaine forme de sagesse...

Bien sûr. C'est un gardien du temple. Dans toutes les régions de France - sans même parler d'outre-mer, hein -, il y a comme ça des gens qui ont fait de la culture locale leur cheval de bataille. Nous en rencontrons souvent dans les périodes de tournée. Au théâtre je joue régulièrement avec des personnes très implantées au niveau associatif dans leur région. Ils sont un peu comme ce personnage du beau-frère dans le film, oui. De prime abord, ils sont souvent pris pour des clowns. Je pense pourtant que ce sont eux qui sont dans la bonne voie... Et c'est parce que le personnage du beau-frère peut être perçu comme un clown que j'en fais un personnage comique, malheureusement - et j'insiste sur le mot malheureusement. A l'heure de l'iPhone, les causes que défendent ces pesonnes semblent totalement surannées. Et pourtant... Ce sont des gens qui se battent au quotidien pour ne pas qu'une forme de théâtre ancestral ne tombe dans l'oubli, par exemple. Or leur combat, il parle à qui ? Au téléspectateur lambda qui se finit tous les soirs devant un téléfilm si possible pas trop cérébral ? Non, ces combattants-là sembleront toujours d'arrière-garde... Or je pense que ce sont eux qui sont dans le vrai.


Quelles étaient les consignes données par Philippe Larue et toi à l'acteur qui interprète ce beau-frère, du coup ? Que devait-il montrer ? Que devait-il cacher ?

J'ai insisté auprès de José Dalmat pour qu'il soit très sérieux. Le comique, il est dans les yeux des autres. Mais ce sont les convictions des autres qui sont fragiles, alors que les siennes à lui sont solides.


Au début il bégaye, il ne sait pas s'il doit tutoyer ou vouvoyer son interlocuteur, qui est pourtant a priori plus jeune que lui...

Il est avant tout respectueux du savoir que lui n'a pas eu. C'est un gars de province, qui fait un complexe face à un homme qui a fait de grandes études. Il est juste heureux de voir la culture débarquer chez lui. Enfin il va pouvoir parler... Et puis finalement ce n'est pas aussi simple.


Un autre aspect du film montre assez rapidement que nous n'en resterons pas au stade de la simple comédie. Ce sont ces plans silencieux sur des visages, des regards... Cela m'a rappelé le film sud-africain Tsotsi de Gavin Hood, avec le même type de plans des townships à l'aube ou au crépuscule, sans parole. C'était autant de pauses dans la narration, et cela apportait un vrai supplément d'âme au film...

C'était le but. C'est ma vision, celle de celui qui rentre et qui retrouve son île. Je tenais à ces plans sur les vieux, sur les parties de pétanque - la pétanque et le vélo, ces disciplines incarnent la France mais en Martinique, ça a un succès de dingue ! Je tenais à ce côté Au nom de tous les miens, parce que la dernière fois que ce personnage a été vu en train d'observer quelque chose, c'était chez lui, à Paris, de nuit, derrière une immense baie vitrée, en train de surplomber Les lumières de la ville, quelque part... Cette fois il n'y a plus de vitres et les masques tombent.


A propos de masques qui tombent, là encore la thématique du carnaval est très riche de sous-texte. Pour paraphraser ce que disait Manu Chao en interview il y a quelques années, l'Occident aujourd'hui ne sait plus se créer ces occasions de se lâcher. Or ce défouloir collectif a quelque chose de sain, puisqu'à l'autre bout de l'échiquier, il y a des sociétés malsaines d'être ainsi corsetées à l'extrême - je pense par exemple à La pianiste de Michael Haneke...

Il faut des échappatoires, c'est une certitude. Maintenant, la société moderne a créé des fausses messes. Pour les vrais moments de liesse, il y a soit les fêtes de village, soit la Coupe du monde de foot - et encore faut-il qu'on gagne ! Tout est donc extrêmement aléatoire... Les fêtes nationales ? Elles n'ont plus beaucoup de sens. Il y a donc sans doute une nécessité de recréer des évènements où les cultures et les gens se mélangent, comme à Londres avec le Carnaval de Notting Hill. A Paris pour l'instant, c'est mort. Les mégapoles tuent le peu d'authenticité culturelle que les gens apportent. L'aspect cosmopolite est en train de se diluer. Si tu arrives avec une communauté très forte, tu recevras malgré tout comme une injonction à rentrer dans le rang... Et puis surtout, il y a un point important, c'est qu'aujourd'hui nous avons peur de perdre le contrôle. Il y a eu par exemple ce cas d'un salarié viré du jour au lendemain à cause d'une photo « plus que limite » mise en ligne sur Facebook. Nous sommes aujourd'hui dans une culture du résultat qui tolère mal les écarts... Heureusement, il existe encore des festivals en région, et j'espère que le film les rappellera au bon souvenir du public. Dans ces moments, il n'y a plus de couleur, il n'y a plus de classes, il y a juste de la fraternité.


Concernant l'exil, la réflexion qui vient en voyant le film c'est que c'est au moment du retour que l'exil commence vraiment...

En tout cas c'est là que ses effets se ressentent le plus fortement, c'est certain. Il faut bien se souvenir du fait que les Noirs ont un truc avec les triangles. Il y a longtemps c'était le triangle Europe, Afrique, Antilles, puis nous avons fait Antilles et puis France et puis re-Antilles. Parce que le principe c'était quoi ? Le principe c'était de quitter les Antilles faute de boulot, puis d'arriver en métropole, faire des études, te former, puis retourner aux Antilles pour t'épanouir. Or ça ne s'est pas fait car quelque chose s'est cassé en chemin. Les gens restent, ils s'intègrent mais dans le même temps ils cultivent forcément un manque puisque le projet de départ n'était pas celui-ci. Ils s'intègrent d'un côté mais ils se désintègrent de l'autre. Car le projet de départ c'était d'aller en France et de revenir, pas de rester là-bas.


Marrant, tu dis « là-bas » pour parler de la métropole, or à l'instant où nous nous parlons, nous sommes pourtant en métropole !

C'est vrai [Sourire]... Nous avons tous une terre et là, le gars a beau évoluer, avancer, il sentira en permanence un décalage. Alors il voudra y retourner, et c'est à cet instant que le vrai choc de l'exil arrive. C'est à cet instant que le gars réalise que la famille qu'il a idéalisée n'est plus, ou pire, qu'il ne la comprend plus. Il y a un décalage, des traditions qui lui échappent... Les choses commencent alors à prendre sens mais très difficilement ! Parce que « je » est déjà un autre, « je » est passé par le filtre. Et cette prise de conscience peut parfois tourner au cauchemar - c'est ce dont parle le film à un moment, quand le personnage se demande en gros « qu'est-ce que je fais là ? ». Il faudrait presque faire le film d'après pour savoir ce que deviennent les personnages...


Justement, qu'est-ce qu'ils deviennent, ces personnages ?

Vaste question. C'est vrai que si vous reliez ce film au précédent, La première étoile, il y a un côté militant, mais un militant soft, sans haine... A choisir pour mon prochain film, j'aimerais que la notion de Noir ne soit pas au coeur du film. Mais comme je jouerai dedans ou que je ferai jouer des acteurs noirs, finalement le message sera celui-ci : « Vous avez vu ? Il n'y a plus de problème ! ». Décentraliser le problème, ne plus parler d'une histoire de Noirs mais d'une histoire d'amour, j'aimerais arriver à ça, oui. Un film de Noir, joué par des acteurs noirs, et où les questions de l'identité et de la couleur passeraient au second plan, ce serait la prochaine étape, oui. Et ceci fait, je ne ferai plus que des films avec des Blancs [Rires].


[1] Personnes véhiculant une vision folklorique et convenue des Antilles



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