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Il existe un autre Lucien Jean-Baptiste, connu pour avoir doublé la voix de nombreux acteurs noirs américains depuis une quinzaine d'années (Don Cheadle, Martin Lawrence...). Pour relier cette activité à ton travail de cinéaste, je repensais à une phase du rappeur Rocé. En 2006, il disait dans le morceau Besoin d'oxygène, co-écrit avec Djohar Sidhoum-Rahal : « J'ai croisé le Roi Lion dans sa savane, et il n'y a que le singe qui a l'accent africain. J'ai croisé Shrek et son âne, c'est l'âne qui a l'accent antillais. Je garde ça dans l'âme si bien que dans ma tête la savane est en feu... »

Je vois ce que tu veux dire. Ces voix - cette voix en fait -, c'est sans doute celle de Med Hondo, le gars qui double Eddy Murphy, un gars au parcours extraordinaire... Après c'est son garde-manger, son moyen de financer une oeuvre plus engagée. Je comprends ce que veut dire ce rappeur, mais je pense qu'il ne faut pas chercher le mal partout. En ce qui me concerne, je suis plus à dire que les Noirs sont aimés dans Kirikou et dans Intouchables, mais pas comme voisins. Après, s'agissant du doublage et des déclinaisons qui ont été faites de la négritude, il y a eu un vrai progrès là-dessus. Maintenant, doubler c'est coller ta voix sur une oeuvre qui existe déjà. Or le vrai problème, à mon sens, ce serait plutôt celui de la place des Noirs dans le cinéma. Aux Etats-Unis, nous sommes quand même partis de films où les Noirs tremblaient de peur, dansaient, gesticulaient ou se jetaient des falaises, pour arriver aujourd'hui à des Denzel Washington, des mecs comme ça.


Donc la tendance est à l'amélioration...

Oui même si, soyons clairs, la lutte reste âpre. Je vais te dire un truc : au cinéma, le métier de comédien c'est dur, mais quand tu es noir c'est encore plus dur. Et cela vaut aussi pour les Etats-Unis, où les Noirs sont pourtant plus nombreux donc plus visibles... Car il faut comparer ce qui est comparable. Aux Etats-Unis il doit y avoir soixante millions de Noirs, c'est-à-dire l'équivalent de la population française dans son ensemble. En France les gens te disent : « Oui mais aux Etats-Unis... ». Oui mais aux Etats-Unis ils sont soixante millions, putain ! Nous en France nous sommes peut-être deux millions. A un moment, il faut quantifier et poser les chiffres... Alors c'est vrai que malgré ce chiffre, aux Etats-Unis les gars galèrent quand même. Mais dans le même temps, à soixante millions, il y a un véritable marché noir - sans jeu de mots [Sourire]. Si tu fais un film, tu sais qu'il y a potentiellement soixante millions de mecs qui vont venir le voir. Moi, je fais un film mais pour ce qui est de mobiliser la communauté [Rires]...


Qu'entends-tu par communauté ?

Quand je dis communauté c'est entre guillemets, hein. Communauté pour moi, ça ne veut plus rien dire - d'ailleurs je le dis dans le film. Après, les gens ont le droit de préférer regarder Foucault ou Joséphine ange gardien. Vous êtes libres, les mecs... Mais après, ne venez pas vous plaindre ! Parce que moi je parle à ceux qui se plaignent et qui disent « Ouais, y'a pas de Noirs, y'a pas de ci... ». Les gars, ne me la faites pas à l'envers !


Dans ta carrière de doubleur, tu as doublé le personnage de D'Angelo Barksdale dans la version française de The Wire... Tu l'as regardée, cette série ?

Ah oui, j'ai trouvé ça super bien. J'aimerais d'ailleurs faire un The Wire à la française. Maintenant, vu qu'il existe un The Wire américain, ça coûte dix fois moins cher de l'acheter et de le diffuser que de s'embêter à produire un The Wire à la française... Mais j'aurais tellement aimé faire ça.


Il y a eu du progrès selon toi depuis l'époque d'Euzhan Palcy, tout ça ?

Oui, oui, mais c'est lent, putain. C'est lent ! Pourquoi ? Parce que le problème vient des deux bords. Un, parce que nous sommes dans un pays de Blancs - et ce n'est pas une insulte, c'est évident, c'est mathématique, c'est limpide, même si les grandes villes se colorent. Deux, c'est nous, de notre côté. Moi quand j'ai dit à ma mère que je voulais faire du cinéma, elle m'a dit texto « mais c'est quoi ces conneries ? ». Alors que si je lui dis que je veux faire de l'athlétisme ou passer le concours de La Poste, elle va me dire « ah oui mon fils, ça c'est génial ! ». Tout ça pour dire que nous sommes aussi nous-mêmes responsables de ce qui nous arrive. A un moment il va falloir que nous disions à nos enfants que l'athlé c'est pas obligatoire, hein [Sourire] ! Après, une fois encore, il y a toujours cette histoire de moyens. Acheter une raquette de tennis, ce n'était pas dans nos cordes à l'époque. Je me suis acheté mon premier skate-board tout seul, voilà... Tu vois, il y a du boulot des deux côtés, et il faut que les auteurs y croient !


Le César d'Omar Sy, ça va dans cette direction, non ?

Le truc magnifique c'est qu'un mec comme Omar Sy, moi quand j'étais petit il n'y en avait pas et là, il y en a. Rien que pour ça je suis content. Bon, le rôle en question est encore celui d'un Noir de banlieue, et le gars a dû faire trois milliards de télés avant de s'imposer, mais le truc que je veux retenir, c'est ça. Ce sont ces gamins qui vont enfin se dire « Oui j'ai le droit de rêver ! ». Parce qu'encore une fois nous, lorsque nous avions cet âge, ces rêves-là nous étaient interdits. Ce droit au rêve, ce fait d'être maintenant sur des posters autrement qu'en short ou en crampons, c'est une conquête. Vraiment.


Pour finir, j'aimerais te citer un extrait d'interview du poète américain Saul Williams, car elle me semble en phase avec ton propos. Il y a une dizaine d'années, il avait répondu à une question d'un journaliste par ces mots : « Si des gamins de la communauté noire se sentent stimulés par mon travail comme je l'ai moi-même été en découvrant Miles, Coltrane ou Robeson, je serais évidemment ravi. Mais j'ai toujours éprouvé le besoin de dépasser les simples questions raciales. C'est un devoir de connaître ses racines, et c'est une sottise de se ligoter à elles. Je suis fatigué par tous ces gens qui ne jurent que par leur africanité. Je n'ignore rien de ce qu'ont vécu les miens, mais je connais aussi votre histoire. Je me suis aperçu que, loin de s'opposer à la mienne, elle la complétait. Si, à la fin de ma vie, on me décrit encore comme un "étonnant poète noir", alors je considèrerais que j'aurais échoué dans mon combat ». Tu souscris ?

Mais évidemment ! Il faut que tu me l'envoies, cette citation [Rires] ! C'est pour ça que dans le film, fuck les gars !, ils l'enterrent à Paris la mamie. Fuck, quoi ! Et c'est aussi le message de ma mère : fuck !, c'est bon enterrez-moi en France et lâchez-moi avec toutes ces conneries ! Oui nous avons des racines, oui nous avons une histoire, mais nous avons aussi une vie et heureusement.




Propos recueillis par Anthony Diao
mise en ligne : 05.05.2012




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