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Wesh Wesh qu'est-ce qui se passe ? se situe constamment "entre deux abîmes, entre deux précipices : entre réalité et poésie, documentaire et fiction, culture minoritaire urbaine et culture dominante". C'est en tout cas le point de vue de son réalisateur Rabah Ameur-Zaïmeche, qui signe ici un premier film réalisé dans des conditions précaires et représentant un monde en déséquilibre constant. Le réalisateur évoque cet "équilibre précaire" comme condition d'une "mise en danger" qui peut s'avérer fertile, dans la vie comme en art, comme en témoigne ce très beau film.

Si depuis l'excellent Etat des lieux de Jean-Fançois Richet, les films "représentant la banlieue" se sont parés de certains clichés liés à un aspect parfois grossièrement pamphlétaire ou stéréotypique, exacerbés dans l'assez déplorable Ma 6-T va crack-er et dans une autre mesure dans La Haine, Wesh Wesh ne peut entrer dans ce carcan. La superbe affiche annonce d'emblée un film fait de demi-teinte, de clair-obscur, de conflits sans doute, à la manière dont s'entrechoquent tout en se mélant le noir crasseux de la préfecture de Bobigny et le rose et le bleu ciel du décor.

De fait, des mini-mondes se percutent dans ce film, des parents jusqu'aux plus petits, avec toujours des relations conflictuelles ou des rapports de force indépassables. Kamel est victime d'une double peine, et après avoir purgé cinq ans de prison en France puis deux ans de "banissement" (selon le terme d'Ameur-Zaïmeche) en Algérie, il rentre en France sans papiers pour tenter de refaire une vie, ou du moins de se réinstaller là où il a grandi. On apprend que son père n'a pas vu son fils depuis sept ans car il a refusé de le faire, et les deux hommes n'osent même pas se regarder dans les yeux lors de la visite de Kamel dans la boutique du père. Le conflit est aussi intérieur pour Kamel, qui ne peut trouver un emploi tandis que plâne au-dessus de lui l'idée d'un mariage arrangé pour obtenir des papiers, qu'il y songe en secret ou que sa mère en parle explicitement. La mère entretient elle aussi des rapports conflictuels ou faits de tensions avec son mari, qui a investi dans une maison en Algérie dans laquelle la mère voit une "calamité", mais aussi avec un plus jeune fils, Mousse, qui deale et multiplie les conneries liées au marché parallèle, en prenant bien soin d'établir des rapports de force dans son entourage, bien que lui-même et ses amis soient dominés par les plus vieux, eux-mêmes dominés plus haut, et ainsi de suite. "Je mets en scène des lascars qu'on pourrait considérer comme de la racaille. Nous, on les considère comme des individus qui savent pertinemment qu'ils sont inscrits dans des rapports figés où ils sont dominés, et par conséquent ils refusent d'y participer. Ils préfèrent devenir les dominants dans leur propre espace". Le même Mousse hait la vie de sa soeur avocate et en couple avec un blanc, mais le conflit le plus évident serait celui, implicite, entre Mousse et Kamel, puisqu'on devine bien que le plus jeune suit en un sens les traces du plus vieux. Mais Rabah Ameur-Zaïmeche a choisi de ne pas les faire se croiser dans le film, d'éviter donc une confrontation fraternelle pour, dit-il, bannir tout "jugement moral" de la caméra.

Car si de nombreux problèmes sont soulevés dans le film, Wesh Wesh ne tient pas un véritable discours, politique ou moraliste : les policiers eux-mêmes entretiennent des rapports loin d'être simple entre eux, et aucun manichéisme ou volonté moralisante ne transparaissent. Car, en quelque sorte, les images parlent d'elles-mêmes. Le personnage principal apparaît paumé, et sans doute la ruine provoquée par la double peine est-elle à l'origine de cette posture instable, mais rien n'est explicitement dit en ce sens. Pourtant, le discours sociologique ou politique est sans conteste maîtrisé, par le réalisateur et son co-scénariste Madj, militant de longue date et fondateur du label hip-hop indépendant Assassin Productions, qui évoque dans le DVD du film les débuts du militantisme contre la double peine et rend hommage au Comité national contre la double peine ainsi qu'au Mouvement de l'Immigration et des Banlieues (MIB), dont une action filmée à Vaulx-en-Velin en 1999 lors de la rencontre nationale des acteurs de la ville est présente dans le DVD. Une politique de la ville qui ignore les problèmes et qui exclue certains acteurs associatifs connaissant le terrain, à Monfermeil (lieu du film) comme ailleurs : "Monfermeil, c'est la ville où Victor Hugo s'arrêtait pour regarder Cosette puiser de l'eau. C'est là aussi qu'il a situé les Thénardier, tenanciers dans une auberge. Aujourd'hui, il n'y a plus d'auberge mais les Thénardier sont à la mairie...", dit le réalisateur. Il évoque également le rôle de la mère et son attitude divergente envers les garçons et les filles : "[la mère est] à la fois gardienne des traditions et d'une certaine modernité. Elle est d'une part moderne par rapport à sa fille qui s'émancipe du milieu familial et donc des contraintes masculines, de son père et de ses frères. D'un autre côté, elle est traditionnelle en ce qui concerne les garçons qu'elle élève comme des petits princes [...] Dans le même temps, les mamans défendent les filles et leur désir d'émancipation, leur volonté de partir de la maison le plus tôt possible pour aller travailler et continuer leurs études, mais elles préfèrent garder les garçons à côté d'elles. C'est une pratique sociale dans le monde maghrébin". Il faut ainsi sans aucun doute lire Wesh Wesh comme un regard sociologique (mais non un discours), où chaque personnage remplit une fonction précise du point de vue du scénario mais aussi sociologiquement.

Mais le réalisateur lui-même avoue regretter que la plupart des critiques ne parlent que de l'arrière-fond sociologique ou du contenu politique de son film, tandis que presque personne ne s'attache à sa forme. Or, force est de constater la beauté de ce film et notamment de nombreuses images et scènes superbes, souvent servies par une musique adéquate. Sans esthétisme lisse ou pompeux, de très belles images parsèment le film, depuis les scènes de nuit où les bâtiments défilent au rythme d'une musique soul jusqu'à l'excellente scène de la partie de pêche du personnage principal avec des gamins, avec un beau son de saxophone en fond. Cette musique rythme le film, qui s'ouvre sur un morceau des Strasbourgeois de NAP et se ferme sur un très beau chant algérien interprété par Magyd Cherfi de Zebda, comme un retour au calme après le drame final.


Pour évoquer Wesh Wesh qu'est-ce qui se passe ?, on ne pouvait mieux faire que de laisser la parole au réalisteur et au co-scénariste du film, rencontrés à plus d'un an d'intervalle. A lire donc dans les pages suivantes, les interviews de Rabah Ameur-Zaïmeche et de Madjid "Madj" Benaroudj.



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