Des yeux qui pétillent, un grand sourire, Rabah Ameur-Zaïmeche était de passage à Bruxelles le 28 septembre 2002 à l'occasion
d'une conférence sur la double peine, au cours de laquelle a eu lieu la projection du film "Wesh Wesh,
qu'est ce qui se passe ?", sorti en France en avril 2002.
Comment se sont passées les premières représentations du film ?
Rabah : Les cinémas nous ont appelés lors de la sortie du film pour organiser des débats.
Le film est sorti entre les deux tours des élections donc on a bénéficié d'une très bonne presse. Il
serait quand même sorti et aurait eu une couverture presse si Le Pen n'avait pas été au deuxième
tour des élections présidentielles, mais cela a contribué à avoir une
plus grande audience... Ce fut en quelque sorte un "outil promotionnel" (rires).
Comment expliques-tu que le film ne soit pas sorti en Belgique, est-ce dû à la réaction des
distributeurs ?
Rabah : Je ne sais pas si les distributeurs ont vu le film, nous
ne nous sommes pas chargés de cela. Si le film passe ici à l'occasion de ce forum sur la double
peine organisé par différentes associations, c'est uniquement grâce à l'initiative des gens à la
base de ce projet. Le cinéma européen est très mal distribué en Europe, il y a des difficultés de
distributions entre les pays : un film italien sera par exemple très mal distribué en Espagne. C'est
une question de marché, de business. On ne s'en est pas trop occupé mais par exemple au festival de
Berlin (où "Wesh Wesh" a obtenu un prix, ndlr), ça s'est très bien passé et ça a été également une
rampe de lancement. Le fait que le film ait été distribué à Berlin et pas en Belgique peut
s'expliquer par le fait qu'il y avait des relais cinématographiques en Allemagne : c'est la
cinémathèque Allemande, responsable de l'organisation du forum de Berlin, qui a décidé de distribuer
le film là-bas. Le fait de sortir un film en dehors du marché de la grande distribution
cinématographique, de contribuer au développement d'un réseau indépendant, ça fait partie d'une
démarche, ça fait le lien entre le champ artistique et le champ politique, c'est encore plus
intéressant que de le sortir dans des grandes salles où il n'y a pas de débat, où la réflexion n'est
pas nourrie par un échange. Il n'y a pas eu débat lors de chaque passage du film dans les petites
salles mais il y en a eu beaucoup quand même.
Quand as-tu eu l'envie, l'idée de
faire un film ?
Rabah : C'est quelque chose qui remonte à très loin, à l'enfance
même : l'envie de faire du cinéma, de sortir un film. Ensuite, ma trajectoire, mes études et le
déterminisme social font que je suis ici. Le déterminisme social est inévitable, tu n'es pas le même
selon ta position, ton origine, ta classe sociale. En fonction de tous ces critères, tu vis une
autre réalité... tu es baigné dans une autre idéologie, donc tu es forcément dans une réalité
différente. J'ai grandi dans la cité mais je suis un fils de bourges donc c'est vachement plus
facile pour moi de faire du cinéma qu'un des prolos avec lequel j'ai grandi. Je suis quand même un
lascar (rires). Mais j'ai eu la chance de faire des études et d'avoir des parents qui ont un peu
d'argent (il chante "La Maille, La Maille", rires). Y'a rien d'étonnant à ça, ça fait partie du
"déterminisme social" (sourire). On s'est lancé dans un défi, on a voulu faire un film avec nos
propres moyens. On avait quelque chose à dire, à faire, et personne ne pouvait le dire à notre
place, donc on s'est lancé nous-mêmes.
Vous avez fait ça en indépendant… comment s'est
passée la production, la distribution ? Tu as ta propre boîte, Sarrazinc Productions…
Rabah : Pour la production, on n'a eu aucun fonds, c'est notre propre argent. Maintenant une
fois qu'on a eu la pellicule 35mm, on a fait les festivals, avec la boîte de production qu'on a
montée, on a fait les démarches nécessaires. On a dealé pour avoir les tarifs les plus intéressants à
chaque fois. C'est un film totalement autoproduit. S'épanouir dans ce genre d'économie, ça permet
d'inventer, de trouver des astuces, de créer une atmosphère.
Tu joues toi-même le
rôle principal, et les autres personnages sont interprétés par ta famille, tes amis…
Rabah : J'avais envie de le faire et il fallait s'inscrire totalement dans le défi, participer
vraiment à une dynamique. Si j'ai demandé aux miens, à mes proches, ils n'auraient pas compris que
moi à mon tour je ne m'y mette pas. Etre présent d'un bout à l'autre de la démarche, c'est
important, tu réfléchis, tu remets des tas de choses en question. Et une fois que tu a pris la
décision, tu avances.
Peux-tu nous parler des relations sociales dans le film ?
Rabah : On a installé
la caméra à l'extérieur de la cité et dans la cage d'escalier. La cage d'escalier est un monde
spécifiquement masculin, elle appartient plutôt à la gente masculine qu'à leurs soeurs. C'est pour ça
que les filles réussissent bien à l'école, parce qu'elles sont cantonnées à un espace intérieur où elles
prennent conscience que la seule manière pour elles de s'en sortir c'est par l'école, par la citoyenneté
; alors que les garçons, eux, sont empêtrés dans d'autres choses. Les filles ne participent pas de la
même culture. Dans le film, le père a décidé d'acheter une maison dans son pays d'origine donc la
plupart de son épargne a été investie au bled et ils se sont retrouvés paralysés dans les cités, dans
les grands ensembles. Parce que le mythe du retour, c'est surtout les pères qui ont véhiculé cela. Ils
ont fait un mauvais investissement, l'épargne est partie dans des maisons qui ne sont habitées que par
des fantômes, ils sont désenchantés et déphasés, et leurs enfants ne veulent pas leur ressembler.
L'économie parallèle de shit et de chichon nourrit un grand nombre de personnes. C'est des jeunes
adultes qui ont foncé, qui ont inventé, et qui ont créé leur propre économie. C'est mieux que de se
prostituer ou même des fois que de faire l'ouvrier sur les chantiers. Il y a aussi cette idée dans le
film, comme dans la société dans laquelle on vit, qu'on a toujours besoin d'un plus faible que soi pour
se sentir exister, et avoir une raison de se prendre pour le patron. C'est très symbolique des rapports
humains qu'on établit dans la société dans laquelle on vit. On n'échappe pas au rapport dominant/dominé
; moi-même je pense ne pas être libre encore…
Est-ce qu'il y a un message que tu a voulu
faire passer par ton film et si oui, lequel ?
Rabah : Que la poésie nous entoure,
même dans les quartiers populaires et que tu peux puiser dans ton énergie, dans ta propre force et
construire quelque chose qui va vers le sens du chemin du coeur. La meilleure façon de s'en sortir c'est
de suivre le chemin du coeur. Je ne considère pas la cité comme un ghetto, je considère ça comme un
quartier populaire, c'est des cités populaires.
Jean-Pierre Chevènement a vu le film, et il a jugé que les policiers y étaient
"stigmatisés"…
Rabah : Oui, il l'a vu, car le film a été présenté au festival de
Belfort, où il a d'ailleurs reçu un prix. Dans "Wesh Wesh", on a essayé de faire preuve d'aucun
manichéisme. Les flics participent à la même sphère de vie de la cité que les lascars. Ca participe du
même monde, et on a essayé de les filmer au plus vrai. Le rôle de Chevènement, de Sarkozy, etc, c'est de
défendre avant tout les intérêts de la classe dominante ; ils considèrent les plus opprimés comme une
population dangereuse et les stigmatisent en une population criminelle. Il faudrait respecter chaque
habitant d'une commune, d'une nation, comme un citoyen et ne pas appliquer "deux poids, deux mesures".
Il y a des travailleurs sociaux bien-sûr, mais ils font leur travail, c'est à dire assister les forces
de police. Un agent social contribue à produire du contrôle social. Ils sont donc utiles, mais pour les
forces de contrôle. Contre ça, il faut prendre conscience de sa force et s'organiser : le défi, c'est
compter sur ses propres forces. La politique, c'est nous tous, dans nos propres vies. Nous on n'est pas
des militants pour autant, on est trop paresseux (rires). La meilleure arme contre le racisme et
l'intolérance, c'est que chaque habitant devienne un citoyen. Que dans les cités, il y ait des espaces
où on peut s'exprimer librement, créer des comités de quartiers.
Qu'est ce qui a motivé tes choix pour la B.O. ?
Rabah : Déjà, il fallait revenir aux sources, à la soul. Si
le hip-hop a réussi à s'installer dans le paysage urbain en France si facilement, c'est parce qu'il y
avait toute une culture avant : les grands frères qui ont écouté de la funk et de la soul ont transmis
ça, cette fascination pour la culture noire américaine. Après c'est normal que ça passe dans la musique
des quartiers et que ça amène à des groupes qui veulent dire des choses Zebda, NAP, ou Assassin.
Une dernière question… quels sont tes projets pour l'avenir ?
Rabah : Je
viens d'écrire un autre scénario. Ca va parler d'un jeune portugais qui se convertit à l'Islam et qui
résiste aux politiques discriminatoires diverses, par exemple le refus de la construction d'une mosquée
dans la cité. J'espère le tourner très vite, et j'espère qu'il sera dans le même style que "Wesh Wesh".
propos recueillis par mariec1060 à Bruxelles, le 28 septembre 2002