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RENCONTRE AVEC MADJ


Co-scénariste de "Wesh Wesh, qu'est-ce qui se passe ?", Madjid Benaroudj alias Madj revient sur le film et son histoire, un an après notre rencontre avec Rabah Ameur-Zaïmeche, et alors que l'édition DVD du film commence à être distribuée.


"Wesh Wesh - qu’est-ce qui se passe ?" n’est sorti qu’en 2002, mais c’est une histoire apparemment ancienne...

Madj : Le début de tout ça, c’est, et à l’initiative de Rabah, notre envie commune d’écrire une histoire. On était tous les deux étudiants à la Sorbonne où on s’est rencontré en 1986. On est resté amis, on a même été ensemble en Algérie en 1988. Puis on a avancé dans la vie sans jamais se perdre de vue. En 1994, on a commencé à écrire le scénario à deux. On a fait le séquencier, c’est-à-dire la délimitation des séquences sans les dialogues, en quinze jours, mais ce n’était pas encore définitif, mais juste un premier canevas, cependant déjà très proche du scénario définitif. Ensuite, Rabah a beaucoup plus travaillé sur les dialogues que moi, pour plusieurs raisons. Déjà, c’est un travail qu’il convient mieux de faire seul ; ensuite, début 1994, c’était une période un peu particulière du point de vue de l’histoire d’Assassin, avec le départ de Solo, puis un tâtonnement pendant quelques mois avant de partir sur la production de « L’homicide volontaire » ; c’est une période transitoire pendant laquelle j’étais au four et au moulin. Donc Rabah s’est concentré sur les dialogues. Après, on a fait ensemble un boulot de mise en forme du scénario, puis on a commencé à le faire taper, avant de repasser dessus, pour finalement le clôturer définitivement en 1997. Entre 1997 et 1999, on a vu pas mal de gens, notamment Jean-François Richet qu’on voyait beaucoup à cette époque, mais aussi Medhi Charef, qu’on a rencontré à Rennes dans le festival « Travelling », en 1997. On m’avait invité à ce festival par rapport à « Etat des lieux » parce qu’on avait participé à la musique avec Assassin. On a donc rencontré Medhi Charef avec Rabah là-bas, parce qu’il y avait une projection de son film « Le thé au harem d’Archimède », film superbe qu’on n’avait pas revu depuis sa sortie en 1985. Ca a été une grande rencontre, en terme d’émotion : il était assez ému que des gens lui parlent encore de ce film aujourd’hui, et nous on était très impressionné de voir ce monsieur, qui n’a pas eu le retour qu’il aurait dû avoir dans le cinéma français. Ce film est un pilier qui correspond à une époque bien particulière, puisqu’il a été tourné en 1984, alors que la vie associative et politique des quartiers était en pleine ébullition. On a également rencontré des comédiens comme Roschdy Zem ou Zinedine Soualem, qui étaient partants pour faire le film gratuitement ; car je crois qu’il y a vraiment une attente chez certains comédiens d’origine maghrébine, attente d’un renvoi et d’un regard communautaire, car le cinéma c’est pas facile et encore moins quand tu es maghrébin ; et des comédiens comme eux en ont conscience et ont envie d’avoir des retours vers ce qu’ils sont, sans pour autant faire du communautarisme ; c’est un réflexe, c’est normal. Finalement en 1999, après des rencontres peu fructueuses avec des producteurs, Rabah a décidé de le produire et de le tourner, et il avait toujours voulu le tourner. Moi je ne voulais pas ; je voulais qu’on le confie à un réalisateur plus expérimenté, et qu’on le tourne avec des comédiens professionnels. Mais finalement on est tombé d’accord, il l’a fait et il s’en est absolument bien sorti, avec les moyens du bord et dans des conditions très précaires. Rien que pour ça il est méritant, et il a fait un beau film qui selon moi marquera et restera comme un jalon incontournable dans le genre. Ensuite, le déclenchement pour la sortie est venu du fait qu’il a été primé sur certains festivals, fin 2001, à Belfort et à Berlin notamment. Rabah est alors rentré en contact avec le distributeur Haut et Court, qui a été très intéressé, et qui a distribué le film.


Le film correspond-il à l’image que vous vous en faisiez quand vous avez commencé à écrire ?

Madj : Oui. C’est-à-dire un film brut de décoffrage. Rabah voulait même au début le faire en noir et blanc, pour être en rupture totale avec une volonté d’esthétisme, qui selon nous ne sert à rien. Quand on a vu « La Haine », on s’est dit qu’on ne pouvait pas décemment le faire en noir et blanc… Donc, dès le début, à l’époque où l’on écrivait, on parlait déjà beaucoup de ce qu’on voulait voir à l’écran, et le film correspond tout à fait à ce qu’on en voyait et à ce que Rabah a voulu faire. Le seul truc, c’est qu’il y a eu des altérations du scénario, et c’est pour ça que le terme « adaptation » apparaît dans le générique, car les moyens du bord ont fait qu’il a été obligé de revoir certaines scènes en fonction des paramètres auxquels il a été confrontés.


Les films de Jean-François Richet et surtout « La Haine » sont les films les plus souvent cités quand il est question du cinéma qui filme la banlieue. Quel regard portes-tu sur ces films ?

Madj : Concernant Jean-François Richet, j’ai vu « Etat des lieux » et « Ma 6-T va crack-er » ; selon moi, les deux films sont fondamentalement différents, et le premier a beaucoup plus d’intérêt que le second. Concernant « La Haine », ce que je dis souvent c’est qu’on ne peut pas évoquer certaines unités de lieu ou de temps et certains problèmes sans un minimum s’être immergé dans l’univers décrit. Personne n’a la science infuse… Pour faire un film sur ce milieu-là, il faut bien le connaître, ou il faut être entouré de gens qui le connaissent bien et qui ont un vrai regard intellectuel sur ces problèmes-là. Mathieu Kassovitz a à mon avis un peu voulu arriver comme le Spike Lee français, mais sorti de nulle part. Et comme son propos n’est pas du tout solide, il s’est vite fait retourné, et des choses qu’on aurait jamais dû lui reprocher, comme ses origines sociales, lui ont été reprochées ; pour ma part, je pense qu’il aurait dû être attaqué sur l’absence de point de vue, sur l’absence de volonté réelle, au-delà du sensationnel et du « je vais faire mon beau à Cannes », d’amener un propos. Cinématographiquement, il répond à des codes esthétiques intéressants, mais en terme de ce que ça véhicule, ça ne m’intéresse pas. Après, ça dépend de ce qu’on recherche : si avec ce film il recherchait un positionnement intellectuel, il a loupé le truc ; par contre, s’il cherchait une bonne opportunité de carrière, il a réussi. Globalement, il y a un décalage avec la réalité dans des films comme « La Haine » et « Ma 6-T va crack-er », qui à un moment donné ont peut-être plus laissé part aux fantasmes des gens qui les ont réalisés qu’à une volonté d’amener un vrai propos.


Quel serait alors le propos de « Wesh Wesh » ?

Madj : Je pense que c’est un film qui est en lien avec son époque. Quand on a commencé à écrire, en 1994, l’existence de la double-peine était par exemple très peu populaire.


Mais il n’y a pas de véritable « discours » sur la double-peine...

Madj : C’est un film, et on ne peut pas avoir de choses trop pamphlétaires dans un film, il s’agit simplement de mettre le problème à l’écran. Tu ne peux pas avoir des démonstrations, car ça reste une histoire. Je dirais que le propos de « Wesh Wesh » s’inscrit dans le souci d’être le reflet d’une certaine réalité. Et comme le cinéma pratiqué est artistique, même s’il n’y a pas d’esthétisme pompeux, il y a quand même une esthétique. Par exemple, les travellings sur les bâtiments, je les trouve très beaux, et il y a beaucoup de poésie dans ce film. C’est un film qui se déplace en permanence sur le fil, entre fiction et documentaire, côté brut et côté poétique. Son propos s’inscrit en tout cas dans la réalité, et l’objectif est de faire de ce film un outil pour les gens sur le terrain. Et je sais qu’il a servi au MIB dans des réunions publiques sur la double-peine par exemple, ce qui est très bien.


Aviez-vous pensé à une autre fin possible au film ? La mort du personnage sous les balles de la police pourrait sembler un peu cliché...

Madj : Ce n’était pas cette fin qui était prévue initialement, mais les moyens ont fait que Rabah a finalement tourné cette scène et choisi cette fin. Mais on ne sait pas si le personnage meurt… Cette fin est ouverte et peut laisser libre court à l’imagination du spectateur. Moi je pense qu’il meurt (sourire)… Mais Rabah a laissé plané le doute, en ne faisant que suggérer.


Les groupes de musique français que l’on peut entendre dans le film ont-ils été impliqués pendant le tournage ?

Madj : Les artistes ont été proches du film à un moment ou un autre. Abdel Malik de NAP a suivi de près le film, et il était même prévu qu’il y joue un rôle. Zebda ont vu un pré-montage alors qu’ils étaient en tournée, sur une minuscule télé dans leur bus, et ils ont tout de suite accroché et ont suivi l’histoire jusqu’à la sortie. Et Squat a bien-sûr suivi cette histoire par mon biais.


Quel succès le film a-t-il rencontré ?

Madj : Un succès d’estime, plus que commercial. Mais pour un film dans cette configuration, sortir dans une trentaine de salles en France, c’est honorable. Il a vraiment touché les gens qu’il fallait qu’il touche, et ça permettra sûrement à Rabah de partir sur une autre histoire avec plus de confiance de la part de producteurs.


propos recueillis par ACS-1 et JB à Paris, le 30 octobre 2003


PJ
mise en ligne : 16.01.2003




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