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Un Père Noël se fait courser dans les hauteurs de Nazareth par une bande de gamins arabes qui finissent par le poignarder : voilà la scène d'ouverture du film d'Elia Suleiman, qui intrigue d'emblée. Il est tellement rare de voir à l'écran des films se déroulant en Israël ou dans les territoires occupés qu'Intervention divine est déjà une curiosité ; surtout, ce film est l'œuvre d'un Palestinien, et est un film "drôle"… Il faut d'ailleurs insister sur ce dernier point : beaucoup de critiques disent dans leur article avoir "éclaté de rire" à la vue de certaines scènes d'Intervention divine ; voilà qui est très étonnant, ou il faut alors avoir un recul incroyable pour rire devant ce film, qui au contraire, même si de nombreuses scènes font sourire, met le spectateur plutôt mal à l'aise : on n'a pas particulièrement envie d'éclater de rire devant le ridicule des personnages de Suleiman, car la conscience de la gravité de leur "situation politique" prend le dessus sur le ridicule de leur comportement. Bien-sûr, Intervention divine est tout de même une comédie, et rien de véritablement dramatique ne s'y joue.


Voisinage à Nazareth


Suleiman s'amuse (du moins pendant la première partie du film) à filmer les habitants de Nazareth, ville palestinienne située en Israël, qui vivent en se faisant quotidiennement des crasses les uns aux autres ; tous les jours, les mêmes scènes se reproduisent. Celle du "casseur de route" qui détruit systématiquement les réparations de la route pour le plaisir d'ennuyer ses voisins, et qui attend l'arrivée des policiers pour leur jeter des bouteilles en verre. Celle de l'homme qui lance systématiquement ses poubelles dans le jardin de sa voisine. Celle du gamin footballeur qui se fait crever son ballon, etc. Suleiman met génialement en scène toutes ces petites mesquineries quotidiennes, donnant une "image" déroutante des Arabes de Nazareth. Voilà comment le réalisateur s'en explique, et cela suffit pour commenter cette partie du film : "Je ne prétends pas brosser un tableau de tous les Palestiniens. Je filme des gens dont le comportement prête à sourire. Plus encore, je filme des êtres enfermés dans un ghetto, entassés les uns sur les autres, privés de travail et incapables de changer leur situation car confrontés à une machine monstrueuse qui non seulement les opprime, mais aussi les tourne les uns contre les autres. Ce que je montre se déroule à Nazareth où, chaque, année, des gens s'entre-tuent simplement pour une place de parking. Mais cela pourrait se passer dans n'importe quel ghetto du monde".


Check point à Ramallah


L'entrée en scène du personnage principal, joué par le réalisateur, se fait assez tardivement dans le film : Elia Suleiman joue un Palestinien de Jérusalem, fiancé à une Palestinienne de Ramallah interdite de séjour en Israël. Les amants se donnent rendez-vous sur le parking du "check point" de Ramallah, passage obligé entre Ramallah et Jérusalem, où des soldats israéliens se livrent à des contrôles arbitraires sur les Palestiniens, humiliant, insultant, faisant ce qu'ils veulent de ces derniers. Et le couple reste dans une voiture, à observer le comportement des soldats, en se carressant tendrement les mains pendant des heures. A plusieurs reprises, le couple se "vengera" de cet amour rendu impossible par la situation politique : la très belle palestienne traversera dans une scène parodique (style Western) sur fond de musique orientale américanisée la "fontière" en direction de Jérusalem, narguant les soldats israéliens et détruisant de sa beauté le check point. C'est l'amour, ou plutôt la haine née de l'impossiblité de l'amour qui a alors une dimension profondément subversive. De la même manière, le ballon rose (couleur pas non plus anodine) à l'effigie de Yasser Arafat gonflé par Elia Suleiman traversera le check point, rendant fou et ridicule les soldats, avant de survoler Jérusalem et de venir se poser sur le dôme de la Mosquée, cette distraction permettant à notre couple de rejoindre Jérusalem, bravant l'interdiction… Symbole volontairement énorme, immanquable, de la part de Suleiman, Palestinien chrétien hostile à la politique du chef de l'OLP.


Des scènes plus "violentes" et elles aussi sorties des fantasmes du réalisateur viennent de la même façon se dresser contre la situation : anodinement, Suleiman jette par la fenêtre de sa voiture un noyau d'abricot… qui fait exploser un char israélien. Surtout, on retient la scène souvent incomprise ou mal interprétée de la "femme ninja" : alors que des miliciens israéliens s'entraînent à tirer (d'une façon hautement ridicule, parodie de comédie musicale) sur des cibles représentant une femme résistante palestinienne dont la tête est couverte par un kefieh, l'une de ces cibles s'anime : c'est la fiancée du personnage principal qui une fois de plus vient se venger, un bouclier doré en forme de Palestine dans une main, des grenades et couteaux en forme de croissant islamique dans l'autre… Une nouvelle fois parodique, cette scène est sans doute le moment le plus fort mais aussi le plus déroutant du film de Suleiman. "Certains spectateurs auraient aimé que je supprime cette scène ; pour ma part, je préfère exorciser ma violence sur l'écran. Mais je suis un pacifiste". Il ne faut pas oublier le sous-titre du film, qui fait d'Intervention divine une "chronique d'amour et de douleur", et non un film de haine ou de propagande… L'amour est là, la douleur aussi.


Une "déclaration" ?


Le personnage incroyablement interprété par Suleiman est lui aussi très intriguant, comme les post-it qui tapissent l'entrée de sa maison à Jérusalem, où il inscrit tous les évènements de sa vie. Aucune émotion n'apparaît sur son visage, qu'il soit avec sa fiancée, au chevet de son père mourant, ou en face du manège insupportable des soldats israéliens à Ramallah. Pourtant, une des scènes les plus puissantes de film est due à ce visage impassible, lorsque Suleiman se trouve à un feu rouge, avec à sa gauche un Juif dans une voiture garnie de drapeaux israéliens, et qu'il met en route une cassette de Natacha Atlas en fixant derrière ses lunettes noires l'homme dans la voiture d'à côté : "I put a spell on you", je te jette un sort… Et Suleiman ne déclare pas la guerre à Israël en faisant cela, c'est bien plutôt un "tu vois, je suis là moi aussi" qu'il lance à tous ceux qui répandent la haine et le mépris des Arabes de Palestine.

Car beaucoup ont fait d'Intervention divine une "déclaration de guerre" (ou une déclaration de paix d'ailleurs), allant ainsi à l'encontre des objectifs du réalisateur : "mon cinéma est par-dessus tout antidéclaratif… Libre à chacun d'interpréter le film, selon sa propre sensibilité. Mais je pense que les termes "déclaration" et "cinéma" sont antagonistes. Le cinéma que je revendique est un cinéma qui use d'images poétiques et n'assène aucune vérité. Je veux faire des films qui communiquent du plaisir, suggèrent qu'il est possible de créer un monde meilleur et plus beau". Le moins que l'on puisse dire est que Suleiman réussit merveilleusement bien ce qu'il "déclare" ici être le sens de son art… comme cette dernière scène où le personnage et sa mère fixent une cocotte minute symbolique sur la gazinière : "Ca suffit maintenant, va éteindre le feu", dit la mère, comme s'il était possible d'arrêter cette cocotte minute moyen-oriental au bord de l'explosion…

En guise de conclusion, et même si cela s'écarte du propos du film, il me semble judicieux de faire part de la position du réalisateur sur la situation politique de sa région, position également remarquable : "Un jour viendra où tous les habitants de la région pourront vivre ensemble. Mais il faudra abattre les frontières. La création d'un Etat palestinien n'est qu'une solution temporaire. Sans doute symboliquement nécessaire, car cela signifiera pour les Palestiniens la fin de l'occupation, la possibilité de vivre sans la menace des soldats et des tanks. Mais elle ne résoudra pas la question du million de Palestiniens vivant à l'intérieur des frontières d'Israël. En revanche, si Israël devient une véritable démocratie, à quoi bon créer deux Etats sur un petit territoire ?"


PJ
mise en ligne : 29.01.2003




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