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Premier film de Laurent Bécue-Renard, « De guerre lasses » suit pendant une année la thérapie de trois jeunes femmes bosniaques dans un centre, quelques années après le conflit yougoslave. Toutes trois ont perdu leur mari. Le travail de la thérapeute consiste, à travers la parole, à faire évacuer la souffrance, les souvenirs, les hantises découlant de ce passé proche, et de redonner un sens ou du moins un visage à des vies ruinées par la guerre. Sans aucun discours sur le conflit, la caméra s’attache à décrire ses conséquences en termes psychologiques et purement individuels. Ce choix tranche avec les représentations traditionnelles de la guerre, dans les médias comme au cinéma, et si les femmes filmées parlent bien d’une expérience très personnelle et intime, le propos revêt une dimension universelle indéniable. Rencontré avant une projection, le réalisateur évoque ici avec nous le projet, le propos, et certaines questions soulevées par son superbe film-documentaire.


A quel moment et dans quel cadre étiez-vous parti en Bosnie ?

Laurent Bécue-Renard : J’ai été chargé par Libération de m’occuper d’un magazine à Sarajevo pendant la dernière année de la guerre, qui s’appelait Sarajevo online, et dont j’ai été le rédacteur en chef jusque dans les premières semaines de la paix, quand je suis rentré en France.


En quoi consistait votre travail pour ce magazine ?

Laurent Bécue-Renard : C’était un travail de rédacteur. Je constituais la matière pour le magazine, je récoltais les informations. Je ne me suis jamais intéressé à l’actualité, je ne suis pas un journaliste d’actualité. C’était donc un travail d’organisation éditoriale pour un magazine intéractif entre Sarajevo et le reste du monde, puisque c’était une manière d’établir un pont entre la ville assiégée et des lecteurs en-dehors de la ville. Il y avait une espèce de forum, pas au sens d’aujourd’hui, mais un forum en direct animé par une journaliste que j’avais recrutée là-bas. Mais moi, personnellement, je n’écrivais que des nouvelles, qui s’appelaient Chronique de Sarajevo, basées sur des personnages réels que j’avais rencontrés, mais écrites de manière fictionnelle à la première personne.


Les journalistes avec lesquels vous collaboriez étaient-ils des étrangers comme vous ou des journalistes locaux ?

Laurent Bécue-Renard : Les deux. Il y avait une journaliste étrangère que j’avais recrutée avec moi, et il y avait des journalistes bosniaques. Mais je reprenais surtout du contenu de la presse locale que je faisais traduire.


Comment vous est venue l’idée de ce film, et pourquoi avoir choisi le cinéma, et plus précisément le cinéma documentaire pour évoquer cette guerre ?

Laurent Bécue-Renard : J’ai cherché à un moment donné un mode d’expression pour transmettre mon ressenti de cette guerre, et le cinéma s’est imposé à moi le jour où j’ai rencontré l’une des figures principales de ce film, qui est une thérapeute, et qui est le pivot de cette expérience. Il y avait plusieurs choses que je voulais transmettre à travers ce film. D’abord, un sentiment immédiat : quand on débarquait à Sarajevo, on voyait une ville témoin de l’extrême fragilité de la modernité. Son statut politique était celui d’une ville d’Europe de l’Est, mais c’est une ville et un pays modernes. Pour la génération à laquelle j’appartiens, qui est née après les guerres en Europe et les guerres commises par les Européens dans leurs colonies, voir une ville moderne européenne en guerre était l’effondrement d’un certain nombre de valeurs dans lesquelles on avait été élevé : des valeurs de progrès, de modernité, et de la paix qui en découlerait ; voir cette ville dans le chaos, c’était un effondrement, et c’est le sentiment immédiat que chacun a pu ressentir en se rendant sur place. Ca a été une des premières choses dont j’ai voulu parler. Ensuite, le mode d’expression s’est imposé à moi de la manière suivante : quand on rencontrait des gens pendant la guerre, et c’est quelque chose de quasi-physique également, on pouvait ressentir chez chacun que cette guerre, qui est une agression extérieure vers les individus, s’était muée en une guerre intérieure pour chacune des personnes qui y était confrontée. Une guerre intérieure entre tout ce qui entraînait la personne vers le néant et l’abîme, et ce qui au contraire la maintenait en vie ; et c’est une guerre intime d’une violence inouïe, que l’on pouvait ressentir en chacun. Et vous-même en tant que témoin vous finissiez par la ressentir, même si vous-même n’étiez pas une cible, même si vous n’aviez pas subi d’attaques dans votre corps ou dans votre cœur. Vous finissiez toujours par la ressentir. Et je voulais également évoquer le fait que cette guerre intime, c’est pour la vie : elle ne s’arrête pas le jour où les armes se taisent. Elle continue et se transmet de génération en génération. Et lorsque j’ai rencontré cette thérapeute, et que j’ai observé son travail avec des groupes de femmes, j’ai eu immédiatement une extrême familiarité avec cette tentative que chacune des femmes faisait à travers le travail thérapeutique d’exprimer cette guerre intime, ce travail de mise en mots des sentiments. Cette familiarité me renvoyait à des choses que nous portons plus ou moins consciemment tous en nous : des guerres anciennes, qu’ont vécues nos ancêtres, et dont les femmes, que j’ai rencontrées, se faisaient l’écho. Voilà un certain nombre de raisons qui m’ont poussé à faire ce film, et à le faire à travers ce mode d’expression, à la fois de cinéma documentaire, et à travers ce thème de la recherche de la parole pour exprimer comment on vit avec la guerre, après la guerre.


Vous dîtes la guerre, et non cette guerre : votre propos dans ce film semble revêtir pour vous une dimension universelle.

Laurent Bécue-Renard : Tout à fait. Je pars d’une expérience personnelle dont j’ai été le témoin, mais le film est une réflexion totalement sur la guerre et la paix, et sur cette guerre intime qui naît de la guerre extérieure. Elle n’a pas de lieu géographique précis, ni de temps précis ; d’ailleurs le film est assez décontextualisé, et il ne cherche absolument pas à faire la leçon de choses. Il n’est pas didactique au sens où il n’est pas besoin de connaître les attendus géopolitiques, historiques, économiques et sociaux de cette guerre pour comprendre de quoi je parle dans ce film. Après chacun peut se replonger selon son vouloir dans les détails de cette guerre. Mais ça ne change rien à la lecture du film. Le film est ici et maintenant, au sens où effectivement, il se passe bien quelque part à un moment donné. Mais c’est secondaire, même si moi-même je témoigne de cette guerre-là. Mais on a montré le film dans le monde entier, et à des gens qui avaient parfois suivi de très loin ce conflit européen ; et l’approche pour le spectateur est partout la même : elle est très humaine, et elle renvoie chacun à ses propres sentiments et à sa propre humanité.

De guerre lasses

Doit-on voir également dans votre choix de représentation un pendant au traitement fait par les médias du conflit bosniaque ?

Laurent Bécue-Renard : C’est un pendant au traitement de la guerre en Bosnie et au traitement de toutes les guerres, du point de vue de l’image et singulièrement de l’image télévisuelle, à laquelle je ne m’oppose pas en tant que concepteur, parce que les journalistes de l’audiovisuel font leur métier. Leur métier est de dire en quelques secondes, dans le format et la manière qui leur sont imposés, ce qui se passe à tel endroit à tel moment. Il ne faut pas chercher chez les journalistes de l’audiovisuel une réflexion philosophique sur le sens de la vie, et sur ce que sont fondamentalement les hommes. Par contre nous, en tant que spectateurs, nous pouvons nous interroger sur les images que l’on reçoit, sur ce qu’elles véhiculent, et sur ce que nous pouvons véhiculer en les recevant. Et c’est une réflexion qui était chez moi bien antérieure à mon voyage en Bosnie et à la réalisation de ce film. Il est certain que j’ai aussi fait ce film en opposition à cela, mais encore une fois pas en opposition à ceux qui font les images, mais en opposition à ce que ces images véhiculent. Et, là aussi, le mode choisi, celui du cinéma documentaire, insiste sur un travail sur un cheminement extrêmement lent de la parole qui s’étale dans le temps, cheminement qui n’est pas du tout celui de la parole dans le cadre de l’image d’actualité. J’appartiens à cette génération qui, à la fin des années 60, a été celle de la télévision généralisée à toutes les familles ; j’ai grandi avec le journal télévisé. Les premières images dont je me souviens sont des images de guerre : le Vietnam, le Biafra, le Liban, autant de guerres qui sont assez imprécises parfois pour les générations d’aujourd’hui ; et très tôt, je me suis interrogé sur cette frustration : ces gens qu’on voit passer quelques secondes, quelle était leur vie avant ? Quelle est leur vie après ? S’agit-il finalement d’une autre histoire de moi-même, ou pas ? Mais finalement, la plupart des images que l’on reçoit à la télévision font que ce sont des représentations désincarnées, des ressentis totalement virtuels : ces gens ont-ils vraiment existé ? Existent-ils vraiment ? Existent-ils toujours ? C’est comme s’ils n’avaient existé que le temps de ces quelques images, pendant quelques secondes. Et c’est extrêmement difficile, même si vous êtes quelqu’un qui réfléchit, qui se pose les questions, de se projeter symboliquement, de voir dans ces images-là une partie de l’expérience humaine. Et quand j’ai rencontré cette femme, la thérapeute, je me suis dit qu’il y avait peut-être un autre moyen de représenter les victimes. Dans le cadre du journal télévisé, les victimes sont au milieu d’un dialogue de sourds, puisque les questions du journaliste sont des questions lourdes : qui ? quand ? quoi ? comment ? Mais la victime n’est pas du tout préparée à une analyse rationnelle ; elle n’a même pas les mots pour décrire ses sentiments, alors elle va balbutier quelque chose, qui va étoffer l’information. Mais au bout du compte ils n’ont rien à se dire, puisque le journaliste cherche des informations tandis que la victime cherche à exprimer ce qu’elle a ressenti, et elle ne sait pas comment le faire. Donc c’est un dialogue de sourds. Au mieux, ça fait des icônes, au pire ça fait des marionnettes médiatiques, et là ça devient grave, parce qu’on n’est plus dans le cadre de la représentation de personnes humaines. Pour revenir à la thérapeute, dans son travail extrêmement lent avec des victimes, je me suis dit qu’il y avait là une matière pour rendre leur humanité aux victimes ; et en leur rendant leur humanité, nous la rendre également à nous-mêmes en tant que spectateurs, parce qu’on peut être alors des êtres humains face à des êtres humains. Le cinéma permet cela, mais ce ne sera jamais l’actualité qui le fera. Vous pouvez avoir de très bons reportages, mais ils ne permettront jamais cela. Une réflexion sur les modes de représentation est donc encore une autre motivation du film.


Dans le film, seules des femmes parlent. Est-ce un paramètre qui s’est imposé à vous, ou est-ce un choix personnel ?

Laurent Bécue-Renard : Déjà, il n’y a plus beaucoup d’hommes dans la communauté bosniaque. Il y en a, bien-sûr, mais l’essentiel des victimes ont été des hommes. Dans une société très rurale où les gens vivent de manière clanique par régions, dans certaines régions - et c’est le cas pour les femmes qui sont dans mon film -, il n’y a quasiment plus d’hommes, en tout cas pour une classe d’âge qui va de 17 à 50 ans. En dehors de cela, il se trouve qu’il n’y avait pas de programme de thérapie pour les hommes. Pour ces femmes-là, c’est quelque chose d’entièrement nouveau, qui n’est pas du tout dans leur culture : parler d’elles-mêmes, de leurs sentiments. Ca ne leur a jamais été demandé avant : c’est la première fois, même en dehors du cadre de la guerre, qu’on s’intéresse à ce qu’elles ressentent. Je pense que des hommes de cette société-là, encore une fois parce qu’elle est rurale, auraient encore moins l’habitude. Ceci étant dit, quand je vous parle des résonances que ces femmes ont eu en moi immédiatement, comme un écho de personnes dont je suis l’héritier par le biais familial, il me semble que la guerre en général parle de la destruction de l’homme : soit qu’il soit mort bien-sûr, soit qu’il soit amoindri, affaibli, parce qu’il est blessé physiquement ou psychiquement, ou parce qu’il a tué… En tout cas il n’est plus cet homme intègre. C’est un film qui, à travers la parole de femmes, parle de la disparition de l’homme. Et fondamentalement, j’avais envie de faire un film à travers la parole de femmes. Ce n’était pas le cas, mais même si j’avais pu faire un film sur la parole des hommes, c’était celle des femmes qui m’intéressait.


Projetez-vous de présenter le film en Bosnie ou à des Bosniaques ?

Laurent Bécue-Renard : Oui, c’est prévu. Pour l’instant ça ne s’est pas fait, mais ça se fera d’une manière ou d’une autre. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la thérapeute a accepté de faire ce film : bien qu’elle ne savait pas véritablement comment j’allais le réaliser, elle avait l’intuition que c’était un moyen de parler aux Bosniaques d’eux-mêmes après la guerre. Parce que fondamentalement, dans toutes les familles de Bosnie, on parle de la guerre tous les jours. On en parle de manière assez rationnelle : la manière dont ça s’est passé, la manière dont on l’a vécue, quelquefois on pleure ensemble, mais on ne parle pas de sa guerre. Chacun reste seul avec sa guerre, au sens de cette guerre intérieure dont je parlais tout à l’heure. En famille, personne n’exprime ses sentiments profonds et la manière dont il ou elle est affecté et a été détruit par la guerre. Et cela crée une forme de complot du silence, comme le dit la thérapeute dans le film, qui n’est pas un silence parce qu’il n’y a pas de parole, mais parce qu’il n’y a pas de parole sur les sentiments, et que chacun reste tout seul avec sa guerre. Certainement qu’elle espérait, plus ou moins intuitivement, que les Bosniaques qui verraient le film s’interrogeraient sur la manière dont ils restent seuls, chacun avec leur guerre.


Vous intéressez-vous également à une mémoire collective, au devoir de mémoire ? Pour les Bosniaques, la mémoire de la guerre est une mémoire assez immédiate, et il est encore difficile de parler de la guerre en terme de mémoire collective, sur les bases d’une paix encore fragile…

Laurent Bécue-Renard : La question de la mémoire se pose pour certains conflits qui ont été cachés, pour lesquels il y a peu de traces, où il y a peu de gens pour témoigner. Mais somme toute, surtout dans la période moderne, on a la plupart des informations sur la plupart des conflits. La question de la mémoire est pour moi intéressante au titre où chacun reçoit en héritage ces sentiments ressentis par les parents, les grands-parents, et quelquefois il ne le sait pas : il ne sait pas qu’il les porte. C’est à son insu, car il n’y a pas eu ce discours sur les sentiments dans la famille. Quand il y a eu un discours, il a souvent été rationnel, à travers des anecdotes, qui peuvent être émouvantes, mais c’est souvent dans ce registre-là. En fait, la mémoire sentimentale, celle qui m’intéresse le plus, est transmise intacte, sauf que c’est à l’insu des personnes qui la reçoivent. Donc le travail qui peut être intéressant, et qui moi m’intéresse beaucoup, c’est justement de savoir quels sentiments on a reçu en héritage, ce qu’on en a fait, et comment au final ça nous structure, ça fait ce que nous sommes. C’est ça l’objet de la mémoire. Parce que la mémoire rationnelle elle est là, vous la trouvez dans les livres, ou dans les familles, mais ce n’est pas la plus intéressante parce que ce n’est pas elle qui nous constitue.


propos recueillis par ACS-1 et Adis à Laval, le 1er décembre 2003


PJ
mise en ligne : 13.01.2004




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