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« Depuis que j'ai une caméra en main et sans jamais d'autre raison que celle d'exercer mon métier de cinéaste, j'ai été inculpé une dizaine de fois, et j'ai passé quelques années en prison. On m'a tiré dessus un nombre de fois que je n'ai jamais essayé de calculer. J'ai été expédié 4 ou 5 fois à l'hôpital par balles, accident provoqué ou matraque. On m'a volé de la pellicule, on m'a volontairement voilé des bobines entières. »

L’histoire du réalisateur René Vautier est celle d’une lutte incessante par le cinéma et pour le cinéma, celle d’un artiste qui considère que « la place d’un homme, dans un pays puissant, est d’être avec les plus faibles, avec ceux d’en face ». Né en 1928, René Vautier s’engage dans la résistance alors qu’il n’est que lycéen à Quimper. L’expérience de la violence fait du jeune homme un anti-militariste pacifiste qui décide d’utiliser une autre arme, intellectuelle celle-ci : le cinéma, d’abord documentaire mais aussi fictionnel. Voici donc l’histoire d’une « caméra tendue comme un scalpel », d’un artiste engagé glaneur de paroles oubliées, minoritaires ou dérangeantes, d’un homme sans cesse traqué et menacé pour la seule et unique raison d’avoir voulu montrer et faire entendre la vérité.


Les premiers pas


Elève à l’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, René Vautier filme à la fin des années 40 des manifestations anti-racistes grâce à un brassard délivré par la police lui permettant de capturer des images du côté des uniformes. Devant les abominations racistes proférées par « cette curieuse police parisienne qui avaient déjà envoyé des Juifs dans les camps de concentration » quatre ans auparavant, Vautier jette son brassard et passe de l’autre côté avant de se faire passer à tabac et détruire sa caméra par les policiers. Devant les reproches émis par ses professeurs, le jeune réalisateur affirme que le plus important n’est pas de rapporter des images mais de « refléter les choses sous-jacentes à la réalité » filmée. Ses premières expériences se heurtent donc dès le départ à un mur répressif ou à des conceptions neutralistes de la caméra et de son éventuel pouvoir. Ce mur ne le quitte dès lors plus, et lorsqu’il filme la grande grève des mineurs de 1948, le Ministère de l’Intérieur lui interdit de diffuser son film en vertu d’un décret rédigé par un secrétaire d’Etat du nom de François Mitterrand qui obligeait tout film à posséder une autorisation gouvernementale pour être diffusé, et ceci même en dehors du circuit commercial, ce qui empêchait les militants d’utiliser l’image.


Afrique 50


Mais, jusqu’aux années 70, c’est surtout les questions coloniales qui vont intéresser le travail du réalisateur, membre du Parti Communiste. A 21 ans, à sa sortie de l’IDHEC, la Ligue de l’enseignement propose à Vautier de tourner des images en Afrique noire afin de réaliser un film destiné aux écoliers français pour montrer la vie réelle des Africains dans les colonies. Mais les images tournées ne correspondent pas tout à fait - loin s’en faut - aux attentes françaises : « Le documentaire, ça consiste à filmer ce qu'on voit et à faire partager ce que ça vous inspire. Alors là, j'ai filmé ce que je voyais, et ce que je voyais n’était pas vraiment à la gloire de la mission civilisatrice de la France. Au bout d'une dizaine de jours, le gouverneur français de la colonie m'a appelé pour me dire que je ne filmais pas ce qui devait être filmé. On a discuté, on s'est disputé, il m'a insulté, je l'ai giflé. Premier incident diplomatique ». Le film montre l’exploitation des populations locales, la répression arbitraire menée par l’armée française, ou encore la mainmise des « vautours », dirigeants des grandes compagnies financières et commerciales. « Je suis rentré à l'endroit où j'étais logé, et j'ai trouvé un monsieur qui fouillait mes bagages. Alors on s'est un petit peu battu, je l'ai balancé par la fenêtre, il s'est cassé le bras et j'ai su après que c'était l'inspecteur de police. Second incident diplomatique ». Monté à partir des quelques séquences que le réalisateur a pu voler aux autorités qui avaient confisqué les bobines, le film baptisé Afrique 50 est bien sûr interdit, mais la censure et le système judiciaire vont plus loin en inculpant treize fois René Vautier ; le tribunal finit par lui infliger un an de prison pour tournage d’un film sans autorisation doublé d’agression sur un policier. Mais la censure agit sur Vautier comme une prise de conscience supplémentaire : « J’ai découvert que j’avais fait quelque chose d’utile à partir du moment où on a commencé à vouloir m’interdire ». Notons que le ministre des Colonies est alors François Mitterrand. Malgré l’interdiction, des projections du film sont organisées en France, notamment au sein de mouvements issus de la Résistance ou d’associations de jeunes. Nul besoin de dire que la censure de ce film montrant la réalité du colonialisme n’a pas ému les foules, mais l’ironie de l’Histoire se charge dans les années 90 de donner un nouvel écho à Afrique 50, lorsque l’association France-Liberté de Danièle Mitterrand fait venir le film à Cannes, et surtout lorsque le ministère de l’Intérieur envoie une lettre à Vautier en 1997 : « On vous offre une copie du film, interdit il y a 46 ans, qui vous a valu un an de prison à cette époque, et diffusé maintenant dans plus de 50 pays étrangers, sous l’égide de notre ministère. Une commission a décrété qu’il était utile pour le prestige de la France de montrer, par ce film, que dans les années 50 existait dans notre pays un sentiment anti-colonialiste prononcé ». Pour le réalisateur, l’aventure de ce film marque le début d’un combat par les images : « Ce film n’a jamais été inutile. Il montrait la possibilité d’utiliser le cinéma comme arme pas seulement pour le pouvoir, mais aussi contre le pouvoir »… arme que sauront reprendre des cinéastes africains inspirés par Vautier.


L’Algérie


En 1951, René Vautier se rend en Tunisie, au Maroc, en Algérie et y tourne des images tout aussi édifiantes, notamment sur la misère des colonisés ou les relations entre les différentes populations. En 1953 et 1954, c’est l’histoire de la conquête de l’Algérie qui l’intéresse et il réalise un film à partir d’archives disponibles à la Bibliothèque Nationale, qui se conclue sur l’affirmation de la nécessité historique de l’indépendance des trois départements français d’Algérie, ce qui lui vaut une plainte gouvernementale pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat français. Cet épisode décide le réalisateur à aller filmer directement les Algériens : c’est ce qu’il fait en prenant le maquis afin de filmer la guerre d’Algérie du côté des fellaghas. Il se retrouve au milieu des combats et se fait tirer dessus par l’armée française qui vise sa caméra, dont un morceau du projecteur lui rentre dans le crâne, ce qui fait dire à Vautier avec humour : « je dois à cette prise de vue le fait d'être probablement le seul cinéaste à avoir une caméra dans la tête ». Parti se faire soigner en Allemagne de l’Est - seul pays sans ambassade de France - Vautier y prépare une version arabe de son documentaire, qu’il présente au Comité de Coordination et d’Exécution de la révolution algérienne, réuni au Caire. Après une série de péripéties, et en raison de luttes internes et du refus de la présence de maquisards communistes et français, le réalisateur est fait prisonnier par des membres du Comité en Tunisie, mais il s’évade après six mois de détention, avant d’être torturé et de nouveau emprisonné. Finalement libéré, Vautier assiste à une projection de son film en Tunisie en 1960, organisé par des nationalistes algériens. Entre le cessez-le-feu et la proclamation d’indépendance, en 1962, le réalisateur monte avec des amis algériens du maquis un centre de formation audiovisuelle pour promouvoir un « dialogue en images » entre les deux camps. De cette expérience est réalisé un film, détruit par la police française lors de son développement en France, après la fin de la guerre. Des images ont cependant été conservées et ont permis de réaliser un documentaire intitulé Peuple en marche (disponible sur le DVD d’Avoir 20 ans dans les Aurès), avec une quantité d’images historiques exceptionnelles, tant de la guerre (maquis, villages détruits) que de l’immédiate après-guerre (reconstruction en ville et dans les villages, revitalisation de la campagne). René Vautier demeure en Algérie jusqu’en 1966. Il recueille alors des centaines d’heures de témoignages de torturés algériens, dont trois heures de films qui constitueront une pièce à conviction au procès du Canard Enchaîné et de Libération en 1985, attaqués en diffamation par Jean-Marie Le Pen suite aux révélations sur son passé de tortionnaire en Algérie ; les documents de Vautier montrent plusieurs Algériens qui affirment avoir été torturés par le futur président du Front National. C’est en vertu de la loi d’amnistie sur la guerre d’Algérie que Le Pen sera acquitté ; pendant le procès, les 60 kms de bobines regroupant les témoignages sont découpés après une effraction commise dans le local breton où Vautier les avait entreposées. Les coupables demeurent inconnus.





Avoir 20 ans dans les Aurès


Après avoir filmé le camp algérien pendant plusieurs années, René Vautier décide à son retour en France de rencontrer des Français anciens d’Algérie pour mettre en place ce dialogue cinématographique souhaité. Et c’est à partir de centaines de témoignages que le cinéaste écrit le scénario du chef-d’œuvre Avoir 20 ans dans les Aurès sorti en 1972. Le film reprend une partie de l’expérience de Noël Favrelière, jeune homme de 23 ans appelé en Algérie et déserteur, qui raconte son histoire dans un ouvrage intitulé Le désert à l’aube, publié aux Editions de Minuit en 1960 et immédiatement interdit, tandis que Favrelière était condamné à mort (avant l’annulation de cette sanction quelques années plus tard). Le cinéaste annonce au début du film : « Vous allez voir la chronique de 7 jours de la vie du commando du lieutenant Perrin, dit "Commando des Bretons" ou encore "Commando des cheveux longs". Cette chronique filmée est en quelque sorte le condensé de 800 heures de témoignages de 600 appelés ou rappelés de la guerre d'Algérie. A l'heure où les généraux, les politiciens, et les agents secrets donnent chacun leur version de ce que fut la guerre d'Algérie, nous avons pensé qu'il était utile de refléter l'état d'esprit des appelés (...). La véracité de chaque scène de ce film peut être certifiée par un minimum de 5 témoins ». Fort de cette précision historique, le film est tourné en une petite semaine seulement grâce à la création par le réalisateur de l’Unité de Production Cinéma Bretagne (aucun producteur ne souhaitant soutenir le projet), et dans des conditions très particulières : « Le jeu a constitué à prendre ces jeunes et à les mettre dans les circonstances qu'avaient vécues les gars qui avaient fait la guerre d'Algérie, et de les laisser imaginer eux-mêmes la fin de chaque séquence (…). On s'aperçoit que des jeunes de 1971 mis dans la situation des appelés de 1961 auraient réagi pratiquement de la même façon, malgré Mai 68 entre- temps ». Le film montre comment des appelés qui refusent de combattre en viennent finalement, dans la mécanique de la guerre et encadré par un ancien d’Indochine bien décidé à remporter cette guerre, à commettre toutes les atrocités possibles : viols, tabassages et assassinats sommaires, désignation de villages à raser et de populations à déplacer. La chanson de Pierre Tisserand qui ouvre le film résume cette mécanique implacable : « Fous pas ton pied dans cette merde, ou bien t’en auras jusqu’au cou ». L’action se déroule avant, pendant, et après le putsch d’Alger, dans les montagnes des Aurès proches de la frontière tunisienne, zone quasiment déserte où l’absurdité de la guerre se fait d’autant plus criante. Seul Noël, joué par Alexandre Arcady, ne tombe pas dans ces dérives, et décide une nuit de déserter avec un prisonnier algérien. Ce film constitue un document historique exceptionnel sur la guerre d’Algérie en même temps qu’une terrible réflexion universelle sur la guerre, doublée d’une amertume quant à la très faible teneur de l’anti-colonialisme français : « Que faisaient en ce temps, les rythmeurs condottiere, qui crient ‘paix au Vietnam’ à l'abri de leurs frontières ? On n'entendait alors qu'un sinistre silence, aucune chansonnette pour faire des turbulences ». Projeté au festival de Cannes en 1972, le film obtient le prix international de la critique, mais est bien sûr censuré à la télévision et dénoncé. Il demeure l’un des films les plus puissants réalisés sur la guerre.


Les « films d’intervention sociale »


Fort de son expérience et de sa structure Unité de Production Cinéma Bretagne, René Vautier multiplie les « films d’intervention sociale » dans les années 70 et 80, en suivant des grèves ouvrières, des révoltes en Bretagne et ailleurs, mais aussi des questions internationales comme l’apartheid. En 1973, il entreprend un grève de la faim pour dénoncer l’existence de la censure politique. Après 31 jours, il est hospitalisé à Quimper et reçoit une lettre du ministre Duhamel qui affirme que la commission de censure devra désormais s’en tenir aux strictes critères de pornographie et de violence. En 1978, il réalise Marée noire, colère rouge à la suite du naufrage de l’Amoco Cadix au large des côtes bretonnes, afin de dénoncer la corruption politique des médias français qui minimisent l’événement à deux jours d’une échéance électorale (« Radio, télé, informations bidons ! » hurlé par les manifestants). Les CRS chargent pendant le tournage, et une assistante de Vautier se prend une grenade lacrymogène en pleine figure. Le réalisateur n’a de cesse de projeter ces films, d’organiser des débats et de participer à des actions militantes, et demeure toujours étroitement surveillé par les autorités. La censure ne l’aura finalement jamais quitté, institutionnalisée ou pas. De toute manière, officielle ou non, elle n’en finira jamais de brider les artistes engagés, comme le dit Vautier aujourd’hui : « Très peu de temps après [la grève de la faim et l’instauration des critères de censure], on s'est aperçu de la prédominance de la télévision sur tout ce qui se faisait sur le plan du cinéma. Et maintenant, il est vrai que la censure cinéma fonctionne très rarement ; mais par exemple l'année dernière [2002], sur 150 films réalisés en France, il n'y en a pas 3 qui se sont faits sans l'accord préalable d'une chaîne de télévision. Autrement dit, aujourd'hui pour faire un film il faut avoir l'accord de diffusion d'une chaîne de télévision et leurs responsables ne sont absolument pas tenus de dire pourquoi ils sont d'accord ou pas ». De plus, « l'idée de censure a tellement gagné, qu'aujourd'hui on n'a même pas besoin de censeurs. C'est l'autocensure. Les gens savent que leur sort dépend de l'absence de vagues dans ce qu'ils font ».


Filmographie non-exhaustive


Afrique 50 - 1950
Un homme est mort - 1951
Une nation, l'Algérie - 1954
Anneaux d'or - 1955
L'Algérie en flammes - 1958
J'ai huit ans - 1960
Le Glas - 1970
La Caravelle - 1971
Mourir pour des images - 1971
Les trois cousins et Les Ajoncs - 1971
Avoir 20 ans dans les Aurès - 1972
Transmission d'expérience ouvrière - 1973
La folle de Toujane - 1974
Le Remords - 1974
Quand tu disais, Valéry - 1976
Frontline - 1976
Quand les femmes ont pris la colère - 1977
Marée noire, colère rouge - 1978
Hirochirac - 1995


Sources et liens


- René Vautier l’indomptable, documentaire disponible sur le DVD d’Avoir 20 ans dans les Aurès
- Interview de René Vautier parue dans le numéro 13 de la revue L’œil électrique
- Excellente filmographie commentée et interview parue dans la revue Indésens
- Excellente interview en deux parties publiée en juin et juillet 2004 par Alternative Libertaire
- Interview sur le site Africultures


PJ
mise en ligne : 04.10.2004




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