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« Depuis 1998, l'Arpenteur développe le concept "Ville Invisible" : une démarche consacrée à l'imaginaire urbain, une recherche constante de nouvelles formes théâtrales, d'autres façons d'inscrire le théâtre dans la cité, et de multiples manières de mettre en relation un public avec ses espaces de vie quotidiens. En réinterrogeant le théâtre, c'est le réel que nous interrogeons. Notre scénographie, c'est l'espace urbain à l'état brut ; la ville constitue la matière même de nos spectacles. Par la mise en scène du public dans sa ville, nous la questionnons. »

Le Théâtre de l'Arpenteur de Rennes proposait au mois d'octobre 2004 les nouvelles versions d'un spectacle en trilogie, intitulé Walk Man 1, 2 et 3. Grâce à un casque de walkman posé sur les oreilles, nous sommes invités à « écouter la ville et la voir autrement », en la parcourant dans trois cadres différents. De jour et seul, d'abord, dans les Prairies Saint-Martin, avec pour unique compagnon la voix d'une rencontre éphémère qui nous guide dans les jardins ouvriers (Walk Man 1 : parcours sonore). Puis assis et dans le noir, dans une salle de spectacle, pour écouter déambuler dans les rue de Rennes des aveugles accompagnés d'acteurs (Walk Man 2 : parcours immobile). De nuit et en groupe, enfin, dans le centre-ville de Rennes, dirigés par le guide de notre groupe de douze personnes venues de 2224 pour visiter Rennes en 2004 (Walk Man 3 : petite rumeur)...

Réussites totales, œuvres belles et poétiques, intelligentes et émouvantes, ces trois spectacles offrent une réflexion sensible et intellectuelle passionnante sur les rapports entre Ville et Mémoire, déclinés sous plusieurs formes. De l'imagination d'une mémoire propre à l'invention de la mémoire de la ville du futur, du public « funambule, entre présence et absence » de Walk Man 1 au public noctambule de Walk Man 3, la mémoire personnelle et collective, inventée ou réelle, se heurte et se marie à la ville fantasmée, vécue et parcourue. Le rapport de chacun à la mémoire et à la ville entre alors dans la composition de l’œuvre, et le public devient partie intégrante d'un spectacle qu'il fait vivre, par ses mouvements, sa perception, ses souvenirs et son imagination.

En compagnie du metteur en scène et créateur Hervé Lelardoux et de ses réflexions lumineuses, retour et regards sur ces spectacles à la forme audacieuse et au contenu passionnant.




Projet, forme et réalisation


De quelle manière le projet Walk Man s’inscrit-il dans vos créations ?

Hervé Lelardoux : Il y a longtemps que j’organise des spectacles itinérants dans la ville. Je travaillais autrefois avec des enfants, et on avait vite été amené à sortir du cadre traditionnel - l’école - pour faire des spectacles itinérants dans leurs lieux de vie. Puis, c’est une forme que j’ai développé de nombreuses manières. Et depuis un certain temps, cette démarche a encore évolué. Depuis 1998, je travaille sur une thématique nommée Ville Invisible, qui était à l’origine un spectacle avant de devenir un concept plus général qui englobe tout ce que je fais depuis : des spectacles, des expériences avec des étudiants, des ateliers, des travaux d’écriture avec des jeunes, un livre, etc. Tout cela réuni sous une même idée : une approche intime de la ville. Cette intimité est en rupture avec ce que j’ai pu faire avant : je travaillais déjà depuis longtemps au rapport imaginaire à la ville, mais essentiellement sous une forme spectaculaire : prendre un endroit de la ville et le détourner avec des images fortes, des figurants, des costumes. Depuis 1998, j’ai rompu avec cette notion du spectaculaire, pour m’intéresser à un spectaculaire d’un autre type : celui qu’il y a dans la tête de chaque individu. La représentation mentale que les gens ont d’une ville produit un imaginaire, qui peut être tout à fait poétique ou surprenant, et chacun porte en lui une géographie intérieure de la ville : mon idée a donc été de fouiller la ville à travers la tête de chacun.


Et comment vous est venue l’idée de la forme des Walk Man ?

Hervé Lelardoux : Une première chose est l’importance du rapport à la marche, c’est-à-dire à une approche lente de l’espace urbain, en résistance à la vitesse caractéristique de la ville. Dans la flânerie, la ville se dévoile autrement que quand on la parcourt d’habitude, particulièrement en voiture. Après, je m’intéresse beaucoup au son comme source de l’imaginaire, et dans le théâtre, il y a longtemps que j’utilise des bandes sons : de la musique, mais aussi des sons cherchés dans la réalité - et non des bruitages. Les spectacles que je faisais avant étaient oniriques, pas du tout explicatifs ni didactiques, et j’aimais beaucoup ce contraste entre un discours onirique, des images loin d’être réalistes, et un son qui malgré sa source très réaliste amenait lui aussi de la poésie. J’ai souvent bâti par le son un pont entre d’une part le théâtre comme une « boîte fermée », et d’autre part l’univers du dehors. Et comme je travaille beaucoup autour de la thématique de la mémoire, le son m’a toujours intéressé pour sa capacité à interpeller la mémoire, à révéler, à provoquer des images. Ensuite, la forme même des walkmans vient d’une autre idée, liée au fait que j’aime détourner des objets et leur donner un aspect inattendu. En travaillant sur la ville, il m’a semblé intéressant de détourner un objet urbain par excellence comme le walkman, et de faire de cet outil fait pour nous isoler de la ville un moyen de la faire entendre. J’avais mené en ce sens un travail d’une semaine avec des lycéens de banlieue parisienne autour de l’objet walkman, et c’était très intéressant. Il y avait enfin chez moi une nécessité artistique qui découle d’un cheminement dans mon travail depuis de nombreuses années, et qui m’amenait à l’idée de m’adresser à un seul spectateur : à l’époque où je travaillais avec des enfants, je disais déjà que je m’adressais non pas à un public, mais à des individus qui constituent un public, pour la simple raison que pour qu’une œuvre d’art existe, il faut qu’elle rencontre un individu qui amène 50% de la signification. En tant qu’artiste, on ne fait que proposer : « c’est le regardeur qui fait le tableau », comme l’a dit Marcel Duchamp. J’en suis donc arrivé à l’idée de ne faire un spectacle que pour un seul spectateur, et tout le monde m’a pris pour un fou. Mais j’ai toujours défini le théâtre comme le contraire de la classe d’école : dans une classe, quand un prof constate que la moitié n’a pas compris, il recommence jusqu’à ce qu’il considère que la majorité a assimilé. Moi, je fais en sorte que chacun comprenne une chose différente.


Qu’en est-il justement de la dimension théâtrale des spectacles Walk Man, qui ont une forme tout à fait inédite ?

Hervé Lelardoux : C’est un vrai problème, car je constate bien que je m’éloigne encore plus qu’avant du théâtre tel qu’on l’entend. Je travaille depuis longtemps sur les marges du théâtre ; j’ai fait des spectacles relativement classiques dans leur forme, mais peu. Il y a quelques temps déjà que le théâtre a pris de multiples formes et ne se résume plus à un texte et des acteurs sur une scène ; et plus ça va, plus on assiste à une crise et à un éclatement de la forme théâtrale, à travers l’interdisciplinarité, la rencontre entre différents arts : pour ma part, j’ai toujours travaillé ainsi, en cherchant à nouer des contacts avec les autres formes d’art : j’ai par exemple mis en scène des concerts au début des années 80, et on m’avait tapé sur les doigts. Aujourd’hui, c’est devenu la mode. Et je suis relativement à l’aise pour dire qu’effectivement, Walk Man n’est pas une forme théâtrale traditionnelle. Mais c’est le résultat d’un cheminement logique dans un parcours artistique. Maintenant, concernant la dimension théâtrale de Walk Man, il y a une chose qui différencie mes spectacles notamment du travail de certains plasticiens qui ne sont pas loin de faire ce que je fais : je continue à raconter des histoires. Il demeure donc une dimension d’écriture dramatique. Ensuite, il y a des comédiens, qui travaillent leur texte comme au théâtre, l’apprennent et le jouent comme un monologue d’une heure : le comédien rentre dans un personnage qui va parler pendant une heure, non pas à un public mais à un seul spectateur, représenté par le micro d’enregistrement que le comédien tient lui même - car je voulais que la technique soit la plus légère possible, ce qui me rapproche aussi d’une forme d’artisanat propre au théâtre. Maintenant, je déroge à pas mal de règles traditionnelles, mais cela résulte de ma réflexion sur ce qu’est le théâtre aujourd’hui, notamment dans le rapport au public. Et je suis content de voir que le public des Walk Man est un public varié : le public traditionnel du théâtre est un tout petit milieu qui ne m’intéresse pas spécialement. Dans le Walk Man 3, je pense même m’adresser plus aux habitants d’une ville qu’à des spectateurs : je les interroge plus dans leurs rapports quotidiens avec leur ville que dans leur rapport au théâtre, car le temps du spectacle s’inscrit pour moi dans un temps beaucoup plus large : celui de la ville et des individus. Et avec Walk Man 3, j’ai réalisé concrètement une mise en scène de ce que je considère être un public de théâtre : des gens assemblés qui constituent un public, mais chacun dans son écoute individuelle de l’œuvre.


Pour les parcours mobiles de Walk Man 1 et Walk Man 3, comment se sont faits l’écriture et l’enregistrement ?

Hervé Lelardoux : Pour Walk Man 1, l’écriture se faisait dans un aller-retour permanent entre le terrain et mon bureau. Puis les comédiens sont venus sur le terrain avec moi pour travailler le texte, mais aussi le modifier ou apporter des retouches. Pour l’enregistrement, le comédien prenait le micro et partait tout seul : je n’étais pas là, pour la simple raison qu’on aurait entendu mes pas sur la bande. Aussitôt après l’enregistrement, j’écoutais et décidais de refaire telle ou telle séquence, à chaud. Pour Walk Man 3, l’écriture se faisait de la même façon ; par contre, l’enregistrement s’est fait différemment : dans un premier temps, les comédiens se sont mis dans la peau des spectateurs et ont enregistré sur place une bande-témoin au fil du parcours, pour établir le timing ; ensuite, l’enregistrement s’est fait en studio - puisque c’est une voix studio.


Peut-on lire dans les numéros des spectacles une progression, un cheminement, un ordre d’un parcours à un autre ?

Hervé Lelardoux : Non, il n’y a pas d’ordre. Les numéros correspondent simplement à l’ordre de la création. Mais on peut parler de continuité dans la trilogie : au départ, je pensais faire des spectacles essentiellement sur l’écoute, mais je considère à présent que le spectacle Walk Man 1 est un spectacle sur le regard, Walk Man 2 est un spectacle sur l’écoute, et Walk Man 3 tente un équilibre entre les deux, en allant plutôt du regard vers l’écoute.



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