liste des articles  


« Je suis une Juive arabe à une époque où ça ne se fait plus, où il est fortement conseillé de choisir, où beaucoup ont choisi de ne plus être ni l'un ni l'autre, ou alors d'être plutôt juif qu'arabe, parce qu'il vaut mieux être du côté des plus forts, c'est plus prudent et c'est humain, après tout. Moi j'ai toujours été du côté des perdants. C'est mon côté juif. C'est pourquoi je suis plutôt du côté palestinien. » [1]

Née au Maroc en 1955 dans une famille juive où l’on parlait arabe et français, Simone Bitton a vécu en Israël où elle fût soldate pendant la guerre du Kippour en 1973, avant de faire ses études en France, à l’Institut des hautes études cinématographiques. Riche de trois cultures, la réalisatrice a tourné plusieurs documentaires liés au vaste problème israélo-palestinien - dont le remarquable Palestine, histoire d'une terre en 1993. En 2004, c’est le « mur » en construction depuis juin 2002 entre Israël et la Cisjordanie qui constitue la matière d’un superbe documentaire, une très belle œuvre qui tout en filmant frontalement la tragique réalité laisse libre cours, par ses choix esthétiques, à une forme de poésie - poésie utopique d’une « juive arabe », rattrapée au vol par le « mur », acteur principal et omniprésent du film.


Le magnifique tour de force d’une « juive arabe »


Ce sont des voix off d’enfants israéliens interviewés par la réalisatrice qui ouvrent le film, tandis que se déroule un long travelling le long d’une portion du mur. Les enfants, amusés, affirment pouvoir reconnaître un Juif d’un Arabe, quand bien même l’un parlerait la langue de l’autre… Il faut dire qu’en Israël et dans les territoires occupés, l’espace est profondément divisé, et les hommes immédiatement définis par leur appartenance à l’un ou l’autre peuple.

Pourtant, Simone Bitton parvient à nous y perdre, et à faire fictivement de cette terre de guerre et de division un territoire lui aussi « juif-arabe ». La terre, aimée, est filmée longuement, dans de longs silences, où le paysage - presque toujours traversé par le mur - l’emporte sur les hommes. Aucune légende ne nous indique qui sont les personnages rencontrés, ni leur localisation en Israël ou dans les territoires occupés : la réalisatrice nous égare dans un des espaces les plus balisés de la terre, et alors même qu’elle filme le paroxysme du marquage des enjeux politiques dans l’espace. Véritable tour de force, qui parvient à l’impossible : un mélange fécond et poétique en terre d’apartheid.

On y rencontre des habitants de colonies juives de Cisjordanie, loin des images habituelles (mais elles aussi bien réelles) de colons extrémistes religieux et politiques : l'un d'entre eux dit offrir sa table et sa maison, perdue dans l’aridité cisjordanienne, à tout négociateur des deux peuples pour la paix… Les personnes rencontrées le long de la route ne sont parfois pas montrées, et elles nous apparaissent toujours initialement par leur voix avant que nous ne découvrions leur visage. Les deux langues - l’arabe et l’hébreu - sont proches, et les visages aussi : un contremaître nous explique qu’il est venu d’Irak pour rentrer dans son pays, et il pourrait être aussi bien un réfugié palestinien de retour en Palestine (c’est même ce qu’on peut penser à la vue de son visage) qu’un Juif d’Irak émigré en Israël (ce qu’il est en réalité). Les ouvriers filmés sont tantôt juifs tantôt arabes, et tous construisent le mur : ironie d’une situation tragique par laquelle Simone Bitton semble nous dire qu’il ne faut jamais oublier l’individu, et éviter de penser en des termes purement duels : comme partout ailleurs, chaque personne est en Israël et en Palestine singulière, n’obéit pas toujours à une idéologie ou un projet politique, et est nécessairement faite de contradictions et de déchirements.

Le mur est toujours présent, à nos yeux ou parce qu’il est l’objet de la parole, mais il est comme incorporé au paysage qu’il incise, poétisé en quelque sorte : il n’est que l’expression la plus aboutie de l’absurdité, de la violence d’une situation incomprise par beaucoup, comme par cet Israélien dont le village est séparé de celui d’en face - un village palestinien - dont il souhaiterait pourtant connaître les habitants et se lier avec eux, ou par ce paysan palestinien séparé de sa terre par les barbelés.

En décontextualisant temporellement et spatialement ce qu’elle filme, en jouant à nous perdre dans l’espace et à nous faire réfléchir à deux fois avant d’identifier comme juif ou arabe un personnage croisé, Simone Bitton parvient, par de superbes images d’un espace ravagé, à créer une poésie, fécondée par un brouillage heureux des pistes : « Rien ne me touche plus que de prendre un Juif pour un Arabe, et vice-versa. Les Israéliens et les Palestiniens se ressemblent, comme finissent toujours par se ressembler geôliers et prisonniers. Pour moi, ce pays est un seul pays, un tout petit pays peuplé à la fois de Juifs et d’Arabes. Je m’identifie à lui parce que moi aussi je suis juive et arabe à la fois. Le judaïsme fait partie de l’histoire de ce pays, mais il faudra bien aussi qu’un jour les Israéliens acceptent d’être un peu arabes. Ce jour-là les murs tomberont. » [2]

Mais pour l’instant, les murs se dressent face à l’utopie, et si Mur transforme en œuvre ce qui est voué à la violence, le documentaire n’oublie pas pour autant - sans militantisme ou didactisme grossiers - de désigner les responsables et de filmer l’absurdité, brute et indéfendable : le mur filmé avec insistance agit comme l’agent violent du rappel de la réalité.


Du rêve à la réalité : l’histoire d’un suicide


« Au tribunal de l'Histoire, Israël a sûrement des circonstances atténuantes. Le problème, c'est qu'il refuse de plaider coupable. Le problème, c'est qu'il perpétue le crime. Le problème, c'est qu'il aggrave son cas de jour en jour. » [3]

C’est en juin 2002 qu’Ariel Sharon, reprenant le projet des travaillistes de sa coalition, a lancé la construction d’une « clôture de sécurité » de 350 km entre Israël et la Cisjordanie, destinée à empêcher l’incursion de « terroristes palestiniens » dans l’Etat juif ; en mai 2003, sous la pression de colons juifs de Cisjordanie, le tracé est modifié pour englober des colonies israéliennes, et atteint finalement plus de 700 km. Sharon promet de « choisir un tracé qui dérangera les Palestiniens aussi peu que possible », mais l’ONU affirme dans un rapport que la construction de la clôture revient à matérialiser une nouvelle frontière annexant de fait une partie du territoire théoriquement palestinien, situé à l’est de la « ligne verte » censée séparer Israël et les territoires occupés depuis 1967 : en réalité, environ 10% seulement du tracé du mur suit la « ligne verte ». Malgré les condamnations de l’ONU (auxquelles n’ont pas pris part les Etats-Unis), de la Cour internationale de Justice (selon laquelle 14,5 % du territoire de la Cisjordanie, 274 000 Palestiniens de 122 villages et 80% des 236 000 colons seront situés du côté israélien) et même de la Cour suprême israélienne (qui réclame une modification du tracé), le chantier se poursuit et devrait atteindre son but fin 2005. Ce qu’on appelle le « mur » est le plus souvent un fossé, un grillage de trois mètres de haut avec un chemin de patrouilles, des barbelés, des caméras, des systèmes de repérages et de protection sophistiqués ; il se matérialise aussi parfois par un mur de 8,5 m de hauteur. Le coût de la construction est estimé à 2,8 milliards d’euros.

Dans son documentaire, Simone Bitton nous le montre sous toutes ses formes, et même aux différentes étapes de sa mise en place : depuis l’usine de construction des grands pans de murs jusqu’aux chantiers : nous assistons par exemple sur l’un des chantiers, lors d’une longue séquence en plan fixe, à la mise en place des dernières plaques qui nous cachent progressivement la vue de la ville palestinienne d’en face. Les personnes interrogées - entrepreneurs, chefs de chantier, ouvriers, citoyens - sont unanimes : cette construction est une absurdité. Son coût, son caractère défensif, son efficacité : tout est remis en cause. Certaines conséquences sont filmées ou évoquées, dans des scènes aussi absurdes que celles où l'on voit ces trois Palestiniens à cheval obligés de faire demi-tour à l’approche d’une jeep de l’armée israélienne, ou ces champs d’oliviers coupés de leurs exploitants et dont les olives pourriront sur le sol.

Mais la parole est aussi laissée au cynique Amos Yaron, chef de cabinet du ministre de la Défense, lieutenant de Sharon mis en cause dans les massacres de Sabra et Chatila au Liban en 1982. Seule personne filmée sans paysage, dans son bureau, entouré de deux drapeaux israéliens, l’homme décrit froidement les fonctions du mur, destiné à empêcher le passage de « terroristes » ou de « voleurs » palestiniens : « Ce n’est pas seulement un obstacle physique. Quiconque s’en approche ou le touche déclenche une alarme dans un centre où l’on voit tout et entend tout. Caméras, système électronique, radars, c’est un ensemble de dispositifs qui permet de contrôler tout ce qui se passe aux abords de la barrière, et même au-delà ». C’est Simone Bitton qui a décidé de ne lui poser que des questions purement techniques, dont il a eu connaissance antérieurement : théoriquement en position de force, l’homme semble pourtant regretter d’avoir accordé cet interview, à en juger par son énervement qui va crescendo et son départ précipité à la fin de l’entretien. Lui-même sait qu’il est perdant par son image… mais peu importe, puisqu’il est gagnant politiquement. Et quand la réalisatrice l'interroge sur les dommages causés à l’environnement par la construction du mur, Yaron conclue sèchement par des propos qui ne laissent plus aucun doute sur la poudre jetée aux yeux du monde entier par Sharon et ses amis, qui prétendent tous œuvrer pour la paix et une solution viable : « Nous faisons tout pour réduire les dommages causés à l’environnement. D’un côté comme de l’autre. Car nous considérons les deux côtés comme les nôtres. Nous sommes les maîtres. »

Face à Yaron se dresse entre autres l’une des personnalités les plus marquantes du film, Shuli Dichter, habitant d’un kibboutz dont la famille est en Palestine-Israël depuis les années 30, qui semble prendre en charge la parole de la réalisatrice. Au volant de son 4x4, il évoque l’amour de la terre de Palestine comme un amour fou : « S’enfermer et enfermer les autres, telle est la clé de notre vie ici. Mes parents venaient des ghettos et des shtetls de Lodz. Ils avaient toujours vécu enfermés. Aussi, entre nous et ce pays, c’est une vraie histoire d’amour. Je parle en enfant qui a grandi ici, qui connaît et aime chaque pierre de ces collines. Mais c’est un amour possessif, qui s’approprie tout. Nous aimons tellement cette terre que nous l’étouffons. » Pour lui, l’histoire du mur et plus largement d’Israël est ainsi l’histoire d’un suicide, suicide d’un peuple désespéré par l’amour qu’il porte à une terre, et entraînant dans sa chute les Palestiniens…

Mais il ajoute plus loin : « Si j’étais désespéré, je me tairais. » Car face à l’absurdité et à la violence demeure l’espoir, porté lui aussi par les dernières images du documentaire : la réalisatrice filme longuement des Palestiniens - hommes, femmes, enfants, vieillards - franchissant malgré tout le mur, là où il est encore possible de le faire. Superbes et terribles images, porteuses cependant d’espoir… Mais d’un espoir fragile : « Nommer la folie participe déjà de la thérapie. L’espoir réside dans l’humanité des gens (...) Mais je ne veux pas vendre de l’illusion facile. Nous avons trop souffert du show-biz de la paix, toutes ces poignées de mains pendant que les peuples continuent de mourir. Depuis 20 ans que je parcours la Palestine et Israël de long en large, je n’avais jamais vu une telle cruauté, une telle démence. » [4]



[1] [3] Simone Bitton, « Je suis une juive arabe » in « Un très proche Orient - Paroles de paix » (Collectif - J. Losfels/Dada, 2001). Le texte est disponible ici.
[2] [4] Entretien avec Simone Bitton disponible sur le site officiel du film.


PJ
mise en ligne : 09.01.2005




DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article






© Acontresens 2002-2017