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Asian Dub Foundation présente : La Haine, a-t-on pu lire pendant quelques mois en 2002 et 2003, sur les programmes de concert de l'excellent groupe anglais. Très intrigant... A vrai dire, avant d'assister à un spectacle comme celui-là, il est assez difficile de se le représenter : l'idée d'Asian Dub Foundation, et plus particulièrement du guitariste Chandrasonic qui est à l'origine du projet, était de " présenter " à travers le monde le film de Matthieu Kassovitz qui avait à l'époque de sa sortie, en 1995, suscité maints débats et un engouement assez certain, jusqu'à Cannes où le réalisateur et ses trois principaux acteurs avaient été défendre leur film : Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui, et Hubert Koundé. Pour les membres d'ADF, il était important de promouvoir les images et le " discours " d'un tel film en Angleterre, mais aussi dans toute l'Europe, où les problèmes liés aux politiques de tous les gouvernements à l'égard de l'immigration et des quartiers populaires se font de plus en plus inquiétants, tout comme le comportement de certains policiers. Immigrés indiens, pakistanais, algériens ou congolais, peu importe finalement... Pour Asian Dub Foundation, La Haine est un film qui s'applique à toutes les sociétés européennes et peut dès lors toucher un large public par-delà les frontières linguistiques, étatiques... et musicales.

Concrètement, le spectacle se déroule comme une séance de cinéma : grand écran, version originale en français avec sous-titres en anglais ; mais en dessous de l'écran se trouvent les cinq musiciens d'Asian Dub Foundation (un guitariste, un bassiste, un batteur, et deux hommes derrière des machines), chacun ayant à ses côtés une télévision projetant simultanément le film, pour lui permettre de se caler sur les images et les dialogues. Il ne s'agit pas d'une BO revisitée, mais bel et bien d'une toute nouvelle composition accompagnant les images pendant toute la durée du film. Très originale, l'idée est une véritable réussite, qui donne réciproquement une autre dimension au film et à la musique parfois envoûtante, d'autres fois entraînante, et même très violente d'Asian Dub Foundation, musique d'habitude très colorée qui se jouera en noir et blanc le temps d'une séance...




La musique n'avait finalement pas une part très importante dans le film de Kassovitz, même si un CD rap dirigé par Solo (ex-Assassin) était sorti en même temps que l'album ; deux scènes cependant étaient remarquables par la puissance dégagée par leur musique : le générique initial, tout d'abord, qui ouvrait le film sur une magnifique chanson de Bob Marley mêlant tristesse, révolte et dégoût, et le set de scratchs mené par un DJ à la fenêtre de son immeuble, pendant que la caméra survolait les bâtiments et entraînait le spectateur avec elle. Le choix musical du groupe anglais pour ouvrir le film n'est sans doute pas anodin : Burnin' and lootin de Bob Marley était un titre résolument mélancolique, où la violence des pillages, des brasiers, des hurlements et des pleurs décrits par le Jamaïcain étaient comme une résignation triste face à l'oppression. Ici, la résignation triste se mue en violence consentie, en subversion offensive face aux fascistes et aux policiers racistes : Asian Dub Foundation ont remplacé les synthétiseurs et guitares de Bob Marley par les percussions sauvages de leur morceau TH9 (issu du premier album Facts and fictions), titre qui constitue une véritable attaque d'auto-défense, dégageant une excitation, une urgence, une puissance et une révolte indicibles, transposables dans le quartier londonien de Tower Hamlets ou dans la périphérie parisienne, comme dans toutes les rues du monde :

There are many different languages spoken in this land
But only one language that the fascist understand
Why don't you... kick the fuckers in the head ?


Faisant suite à cette formidable entrée en matière, le film est entièrement accompagné de compositions nouvelles, et même si les instruments se taisent assez souvent, le bourdonnement des machines d'ADF est continu, et colle une autre identité sonore au film, sans pour autant le dénaturer. La musique sait s'arrêter ou s'adoucir aux bons moments, et repartir très violemment d'autres fois, comme dans la scène du vol de voiture raté, quand l'alarme se déclenche... Et surtout quand la claque donnée par la fin du film est augmentée par Pandit G, qui redouble de grands coups de tonnerre les coups de feu finaux.

It's not how you fall, it's how you land...

Les musiciens servent une dernière composition pendant le générique de fin avant de tirer leur révérence, comme des acteurs après une représentation ; car en réalité, leurs instruments sont devenus des nouveaux acteurs du film de Kassovitz, auxquels ils donnent une seconde peau, offrant une expérience inédite et très intéressante à vivre, tant l'idée est féconde et l'exercice réussi : les émotions sont bien souvent décuplées, ainsi portées par la musique du meilleur groupe du monde... qui s'attaque quelques mois plus tard avec une audace plus grande encore au chef d'œuvre de Gillo Pontecorvo La bataille d'Alger, pour une " présentation " similaire.


PJ
mise en ligne : 24.02.2005




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